Nouvelle Gauche Communiste
courant communiste révolutionnaire (issu du PCF)


Mondialisons
la lutte contre
la guerre
impérialiste

Numéro 24
4e trimestre 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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DEPUIS plusieurs semaines le monde abasourdi réalise que la thèse de la mondialisation heureuse est une foutaise, que le capitalisme c’est toujours la guerre et parvenu au stade de la mondialisation il engendre la guerre mondialisée. Mais il y a deux lectures possibles de la tragique actualité. La première, celle que l’on nous bombarde chaque jour depuis le 11 septembre, qui peut se résumer ainsi : une puissante organisation occulte, barbare et terroriste a agressé le pays modèle de la liberté et de la démocratie. Ce dernier, en situation de légitime défense, a le droit à la riposte quelque soit la nature et l’ampleur des « dommages collatéraux » qui s’abattent sur la population afghane. La seconde lecture consiste à rappeler quelques faits que personne n’a le droit d’oublier : depuis une dizaine d’années les USA ont provoqué trois guerres de forte intensité, 1991 contre l’Irak, 1999 contre la Serbie, 2001 contre l’Afghanistan et selon les estimations du Congrès étatsunien une soixantaine d’interventions militaires de faible intensité contre une cinquantaine durant la période 1945-1990, à laquelle il faut ajouter la guerre contre le Vietnam (1)

C’est dans ce contexte-là que s’insère l’attentat du 11 septembre contre le World Trade Center et le Pentagone et ses 4 000 victimes officielles. Même si les projecteurs des médias aux ordres ne furent pas vraiment braqués sur cette tendance interventionniste des USA, il n’en demeure pas moins que c’est la réalité mondiale depuis la fin de la guerre dite froide et la destruction de l’URSS. Toute analyse qui ne prendrait pas ces faits en compte ne donnerait qu’un éclairage déformé et déformant de la mondialisation et ne permettrait pas aux exploités et aux opprimés du monde entier de prendre conscience des enjeux réels de la période et d’engager l’indispensable résistance pour la libération du genre humain.

Qui peut imaginer le gouvernement des USA dans le rôle des défenseurs de l’humanité et les armées impérialistes dans le rôle de protecteur de l’aide humanitaire dont les Afghans ont tant besoin, après avoir soutenus leurs oppresseurs locaux successifs depuis 1992, après avoir détruit ce qui restait encore debout dans ce pays y compris les hôpitaux, les centres de la Croix rouge et les entrepôts des ONG, après avoir exigé le 16 septembre du Pakistan l’arrêt des convois qui acheminaient de la nourriture et des produits de première nécessité (2), après avoir massacré combien de milliers de civils ? En toute honnêteté intellectuelle ne peut-on pas qualifier ces actes de barbarie terroriste ?

Une guerre impérialiste

Pour comprendre la phase actuelle de la guerre contre l’Afghanistan, il faut commencer par quelques rappels historiques indispensables. Sans cela la thèse de la croisade contre le terrorisme islamiste dirigé depuis les montagnes d’Afghanistan par le milliardaire Ben Laden s’impose comme une évidence.

Jusqu’en avril 1978, l’Afghanistan est un petit pays sans histoire. Le régime en place vit en bonne intelligence avec les puissances impérialistes, les femmes subissent le sort que leur impose l’obscurantisme religieux, la population est analphabète et soumise au pouvoir absolu des chefs féodaux locaux. Les riches touristes occidentaux s’y rendent régulièrement. En avril 1978, un coup d’État progressiste renverse le prince Daoud et tente de sortir le pays de sa torpeur oppressive. Les premières mesures seront le droit des femmes à jeter le voile et l’alphabétisation. Pour illustrer les premiers pas du nouveau régime, au lieu de faire référence à telle ou telle de ses déclarations, citons les « raisons » de quelqu’un qui a pris les armes contre lui, autrement dit l’hommage du vice à la vertu, : « Quand en avril 1978 on annonça à la radio le changement de gouvernement, on le fit comme dans une langue nouvelle et différente qu'on ne comprenait pas, nous étions angoissés. Nous les villageois, nous connaissions l'existence de Taraki et de son groupe socialiste, les khalkis. Nous savions aussi que les instituteurs dans nos villages étaient pour Taraki. Dès l'arrivée du nouveau régime, ils sont sortis de leurs cachettes pour être nommés au gouvernement local et à la direction des écoles d'où ils ont organisé la propagande contre les mollahs, les chefs de tribu, les propriétaires terriens, les vieilles coutumes, l'organisation tribale, etc. Ils étaient durs pour l'islam, ils disaient: le Coran est imprimé sur du papier comme les journaux, quelle différence y a-t-il entre les deux? Et pour les femmes: pourquoi les femmes, qui sont égales aux hommes, doivent-elles rester enfermées dans les maisons? Qu'elles sortent travailler dans les champs! Pourquoi la terre doit-elle être la propriété d'un petit nombre de féodaux alors que les paysans crèvent de faim?

Les khalkis organisèrent des assemblées publiques où les chefs de tribus et les propriétaires terriens étaient accusés de toutes sortes d'ignominies et d'extorsions, ils étaient ridiculisés et humiliés. A l'école, la propagande était intense, on introduisait de nouveaux manuels imprimés en Union soviétique. Beaucoup de jeunes crurent à l'enseignement nouveau et devinrent des espions. On amena de force les femmes à l'école pour leur apprendre à lire et à écrire. Ou commença la réforme agraire. Selon la loi, le propriétaire pouvait garder 30 jiribs (mesure locale équivalent à 1/5 d'hectare) et devait céder le reste à ses métayers et employés selon un ordre préétabli. On privilégia les métayers khalkis, ceux qui avaient témoigné contre les propriétaires, et on finit par réduire la part légitime des propriétaires. Beaucoup de métayers n'avaient ni animaux de trait ni semences. On en prit de force aux propriétaires, mais beaucoup de champs restèrent incultes. La réforme agraire fut appliquée seulement dans les campagnes autour des villes, car le gouvernement n'avait pas les moyens d'atteindre les villages éloignés dans les vallées. Stupéfaits au début et enragés ensuite, les gens organisèrent secrètement la résistance. Nous prîmes le maquis. » (3)

Que les militants révolutionnaires afghans aient entrepris leur tâche avec une fougue bousculant sans ménagement les traditions ancestrales, c’est sûr ; mais très vite les USA ont compris que leur intérêt était de soutenir la chouannerie islamiste. On sait, depuis une interview de Brzezinski au Nouvel observateur du 15 janvier 1998, que les USA ont tout mis en œuvre pour attirer l’URSS en Afghanistan. Dans cette interview, l’ancien conseiller de Carter avoue que c’est le 3 juillet 1979 que fut prise la décision d’aider la rébellion ; c’est-à-dire quelques mois avant l’intervention militaire de l’URSS. Et ce grand défenseur du « monde libre » ne regrette rien : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire ? les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide. ».

En 1989, Gorbatchev retire les troupes soviétiques d’Afghanistan. Le régime de Najibulah tient jusqu’en 1992 date de la prise de Kaboul par les forces qui constituent aujourd’hui l’Alliance du Nord. Ces forces se livrent alors une guerre intestine qui ravage Kaboul et fait environ 30 000 morts dans la population civile. On s’affole alors dans les chancelleries occidentales, et surtout à Washington, les combattants de la liberté ne sont pas maîtrisables. Déjà, à l’époque, les USA accusent le boucher Hekmatyar de financer le terrorisme international et d’entraîner en Afghanistan la bagatelle de 10 000 terroristes (à titre de comparaison, Ben Laden n’en aurait que 5 000) (4)

Que c’est-il passé ? L’URSS n’existe plus et les compagnies pétrolières étatsuniennes lorgnent ouvertement sur le pétrole des ex-républiques soviétiques d’Asie centrale où elles investissent énormément. Un problème se pose : par quelles voies est-il possible d’acheminer ce pétrole ? L’Iran n’étant pas sûr, il reste l’Afghanistan, auquel il faut donner un régime stable, si possible une solide dictature. C’est là qu’entrent en scène les talibans, présentés, à l’époque, comme d’inoffensifs étudiants en théologie. Ces derniers prendront le pouvoir en 1996, soutenus par les services secrets pakistanais et la compagnie pétrolière étatsunienne Unocal qui a élaboré un projet de pipe-line à travers l’Afghanistan. Cependant le projet s’enlise. Entre temps les USA font main basse sur la Yougoslavie avec la guerre de l’OTAN de 1999, car les Balkans constitue la porte d’entrée occidentale de la nouvelle route de la soie, grand axe de communications entre l’Occident et l’Orient ; route sur la quelle se trouve également l’Afghanistan.

Avec l’arrivée à la Maison blanche de Bush IIe, c’est le retour des pétroliers (5) et des guerriers de Bush Ier. Washington propose, en juillet 2001, le deal suivant aux talibans : vous nous livrez Ben Landen, on construit le gazoduc et aurez tous les dollars que vous voulez, sinon… (6) C’est ainsi que les talibans sont devenus, à leur tour, des ennemis à abattre.

C’est ainsi que la guerre qui frappa la Serbie il y a deux ans, refait actuellement surface en l’Afghanistan.

Un monde unipolaire dont le centre est à Washington

Depuis la révolution d’octobre 1917, les puissances impérialistes ont tout mis en œuvre pour éradiquer la contagion communiste ; après la seconde guerre mondiale les USA furent à l’avant-garde de la guerre multiforme contre l’URSS. La politique intérieure et extérieure de la bureaucratie stalinienne en dénaturant le communisme leur a apporté une aide précieuse. Résultat : l’URSS n’existe plus, le capitalisme triomphe en faisant régner sa dictature, en imposant une contre-révolution qui détruit les conquêtes sociales et démocratiques. Les principaux instruments de l’impérialisme dans cette guerre contre-révolutionnaire sont l’OMC et le FMI sur le terrain économique et social, l’OTAN sur le terrain militaire. Ces trois principaux organismes sont dans les mains exclusives des USA.

Avec la disparition de l’URSS, l’OTAN n’avait plus aucune raison d’être et le complexe militaro-industriel des USA avait le moral au plus bas. Imaginez un peu ce que signifiait pour lui un ordre mondial où il n’y aurait plus aucune menace puisque la prospérité et la paix seraient garanties par le jeu loyal de la concurrence : la fin des haricots. Le monde devenait unipolaire et les USA assumaient le rôle de seule super-puissance au monde sans aucun rival digne de leur puissance. Les USA devenaient les seuls bénéficiaires de la mondialisation en imposant, via l’OMC et le FMI, leurs règles de fonctionnement au reste du monde en se gardant la liberté de ne pas être obligé de se les appliquer ; comme le montre les milliards de dollars injectés dans l’économie étatsunienne après l’attentat du 11 septembre par le très libéral Bush IIe.

Cette réalité fut parfaitement décrite l’an passé par Thomas Friedman : « L’agent le plus puissant pour contraindre les autres pays à ouvrir leurs marchés au libre-échange et à l’investissement étranger, c’est l’oncle Sam et, à l’ère de la globalisation, les forces armées situées partout sur le globe maintiennent ces marchés et les voies de communications maritimes ouvertes comme la marine britannique le faisait à l’ère de la globalisation au 19e siècle (…) En vérité, Mc Donald’s ne peut prospérer sans Mc Donnell Douglas, l’entreprise qui a conçu l’avion de combat F15 de l’armée de l’air car le marché ne fonctionne et ne s’épanouit qu’à la condition que les droits de propriété soient garantis et protégés, ce qui exige un cadre politique lui-même adossé à la force militaire. » (7) Il n’est guère possible d’être plus clair sur les intentions réelles des USA. Ici, il n’est nullement question de droits de l’homme, de démocratie, de lutte contre le terrorisme et d’aide humanitaire. Il est brutalement question d’intérêts économiques vitaux pour les seuls USA garants de l’ordre pour que soit assurer la pérennité de la propriété privée des moyens de production et d’échange. Après avoir briser l’Irak, en attendant de briser d’autres pays qui représenteraient un obstacle quelconque, les USA se sont rendus maîtres des Balkans et ils asservissent, aujourd’hui, l’Afghanistan pour écouler le pétrole de l’Asie centrale.

Ayant tiré les leçons de la période historique ouverte par la destruction de l’URSS, il y a donc de nouvelles raisons de faire la guerre et le moral du complexe militaro-industriel remonte ; depuis 1997 les dépenses militaires ont repris une courbe ascendante aux USA .

En juin 2000, un rapport de la Commission sur les intérêts nationaux américains (The Commission on American’s National Interests), dont l’actuelle conseillère de Bush IIe, Condoleezza Rice, faisait partie, redéfinissait le concept de « sécurité nationale » pour les USA. Après avoir défini des degrés dans la menace, le rapport assigne comme objectif à la politique des USA la défense de la mondialisation « parce qu’ils en sont les principaux bénéficiaires » ; ce qui implique pour les USA d’assumer le « maintien de la stabilité et de la viabilité des systèmes globaux majeurs que sont les réseaux commerciaux, financiers, de transport et d’énergie, l’environnement. » (8) Question environnement, on ne peut pas dire que Bush IIe écoute ses conseillers en refusant de ratifier les accords de Kyoto, mais pour le reste il les écoute.

Il les écoute avec les accents d’un nationalisme outrancier de grande puissance. « Les États-Unis doivent conserver leur rôle dirigeant pour le plus grand bien du monde parce que, seule, de toutes les nations, son identité nationale s’est réalisée autour de valeurs politiques et économiques universelles : la liberté, la démocratie, l’égalité, la propriété privée et le libre marché ; de ce fait, la défense de la démocratie, des droits de l’homme et de l’économie de marché importent plus à la politique américaine qu’à celle des autres nations. » (9) Les intérêts bien compris des USA les autorisent donc à semer destruction, mort et désolation partout dans le monde où cela leur apparaît nécessaire.

Les petits nationalismes, comme ceux qui ont divisés la classe ouvrière yougoslave, sont condamnables parce qu’ils servent l’impérialisme et que l’impérialisme les manipulent, et ils ont été quasi unanimement condamnés ; par contre le silence assourdissant des partis, groupes et militants anti-impérialistes face au nationalisme affiché par les dirigeants des USA pose un réel problème. Brisons ce silence !

« Mondialisation heureuse » ou guerre mondialisée

En 1992, un certain Paul Wolfowitz, aujourd’hui secrétaire adjoint à la défense et membre de la fraction des pires faucons, rédigeait un de ces innombrables rapports qui façonnent la politique des USA. Ce rapport indiquait que les USA ne devraient permettre aucune tentative de remise en cause de leur domination. La politique étrangère des USA doit se donner les moyens de « convaincre d’éventuels rivaux qu’ils n’ont pas  besoin d’aspirer à jouer un rôle plus grand » et d’avoir « une force militaire suffisante pour dissuader n’importe quelle nation ou groupe de nations de défier la suprématie des États-Unis. » (10) Cet avertissement s’adressait à des pays comme l’Irak qui avait déjà subi une guerre et qui subissait un blocus provoquant des centaines de milliers de morts dans la population civile et qui était régulièrement bombardé par la chasse étatsunienne et britannique, comme la Serbie, etc. mais il s’adressait également à des pays de même rang (peer competitor dans le jargon US) c’est-à-dire l’Union européenne.

A l’époque, les pays de cette dernière achèvent la rédaction du traité de Maastricht, ils intègrent le conseil pertinent de l’oncle Sam. Le traité stipulera que : « La politique de l’Union au sens du présent article n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres, elle respecte les obligations découlant pour certains États membres du traité de l’Atlantique Nord. » (11) Aujourd’hui, la Grande-Bretagne est totalement engagée dans la guerre contre l’Afghanistan, l’Allemagne et la France y participent pleinement mais en respectant les directives des USA. Dire qu’il existe des gens de droite comme de gauche pour se lamenter sur l’absence d’une véritable puissance européenne. Ces gens-là, atlantistes convaincus, devraient savoir que les États-Unis ne laisseront jamais se développer une Union européenne que constituerait un défi pour leur suprématie. Le rapport Wolfowitz indiquait : « Nous devons agir en vue d’empêcher l’émergence d’un système de sécurité exclusivement européen qui pourrait déstabiliser l’OTAN. » Et sur le plan économique, l’Europe n’a qu’à bien se tenir, Michael Kantor, conseiller de Clinton, indiquait : « L’époque de la guerre froide, au cours de laquelle nous négligions d’intervenir lorsque nos partenaires commerciaux manquaient à leurs engagements, cette époque est révolue. Notre sécurité militaire et notre sécurité économique ne peuvent être séparée. » (12) La politique de privatisation, de déréglementation, de destruction des acquis sociaux, la mise en place de l’euro sont au tant de mesures qui satisfont pleinement les USA. En réalité, les traités de l’Union européenne de Maastricht à Nice ont hérissé une partie du vieux continent de miradors (Banque centrale, euro, etc.) pour protéger la liberté d’action des prédateurs du capital mondialisé et enfermer les masses laborieuses derrière des barbelés à l’ombre desquels sont systématiquement détruites non seulement les conquêtes sociales mais également les conquêtes démocratiques et l’exercice des libertés comme l’atteste la décision cadre mise au point par la Commission courant octobre.

La cible principale de la politique des États-Unis c’est l’Eurasie. En 1997, Brzezinski, dans son livre Le Grand échiquier, explique crûment que cette région du monde regroupe : « tous les rivaux politiques et/ou économiques des États-Unis. Leur puissance cumulative dépasse de loin celle des États-Unis (…) L’Eurasie reste l’échiquier sur lequel se déroule le combat pour la suprématie mondiale. Puisque l’Eurasie est située au centre du monde, celui qui contrôle ce continent, contrôlera la planète (…) L’émergence de rivaux en Eurasie capables de dominer ce continent et de défier l’Amérique mettra en difficulté ces objectifs. » (13). Depuis cet excellent livre, les USA ont fait la guerre à la Serbie et la font à l’Afghanistan, où accessoirement ils recherchent leur créature, un dénommé Ben Laden.

« Un des bénéfices de l’opération contre les talibans, c’est de faire passer aux autres pays le message qu’ils pourraient subir le même sort » (14) affirme Donald Rumsfeld, secrétaire d’État à la défense et ancien activiste de la guerre des étoiles dans les années 80-90. Les prochaines cibles pourraient être l’Irak, le fils Bush achevant l’œuvre de son père, l’Iran, le Soudan, la Somalie, la Libye, etc. pour rester dans le Moyen-Orient, la Colombie où la guérilla affronte un régime à la solde des USA et que ces derniers soutiennent avec des conseillers militaires et des millions de dollars, où des centaines de milliers de personnes ont été déplacées et dont le secrétaire d’État au commerce avertit qu’il est temps de cesser de « distinguer entre la lutte contre-insurectionnelle et la lutte contre les narcotrafics » (15), ou encore Cuba qui nargue les USA depuis plus de quarante ans.

Personne n’est en mesure de le dire, mais une chose est certaine la mondialisation va de pair avec la guerre, la guerre mondialisée qui surgit aujourd’hui dans telle région du globe et demain dans une autre. La propagande impérialiste trouvera toujours un prétexte sérieux, et celui de la lutte contre le terrorisme s’avère être un filon rentable qui, en à n’en pas douter, sera exploité jusqu’à épuisement. La raison de cette guerre, à la fois prolongée et intermittente, réside dans la défense du capitalisme, la défense des intérêts vitaux des USA en tant que puissance bénéficiaire de la mondialisation. Mais la crise actuelle a révélé sa vulnérabilité et les États-Unis souhaitent instaurer un système de sécurité dont l’OTAN est tout désignée pour assumer la lourde charge de bras armé de la mondialisation.

Tel est l’état du monde dans lequel nous vivons. En septembre 1990, nous écrivions dans Prométhée : « L’usage de la force militaire le recours à la guerre au sens propre du terme, qui n’est rien d’autre que la violence intrinsèque du combat politique poussé jusqu’au bout, ce recours n’est pas l’ultime moyen que l’impérialisme répugnerait à employer qu’en dernier ressort, si les autres ne suffisaient pas. (…) L’impérialisme ne manquera pas d’utiliser de façon croissante les moyens des armes dans cette phase de son offensive mondiale où il remporte succès sur succès et ne rencontre, en face, que peu de résistance. Les mois et les années qui viennent seront ceux où l’ennemi de classe fera usage de la violence ouverte partout où il le pourra, chaque fois qu’il le pourra, dès qu’il le pourra. Ce n’est pas à défaut de pouvoir mener la guerre de façon plus ‘’pacifique’’ que l’impérialisme utilisera ses moyens barbares. » (16) Ces lignes furent rédigées au tout début de cette période de transition qui va de la fin de la guerre froide à la mondialisation. Hypothèse politique hier, dramatique réalité d’aujourd’hui.

Empire et impérialisme

La mondialisation aggrave les inégalités et les injustices entre les pays et à l’intérieur des pays. Elle divise le monde en zones utiles et inutiles. Par exemple en Afrique, il peut se dérouler des guerres civiles prolongées, des génocides, la famine et les épidémies peuvent frapper des millions de personnes sans que cela émeuve outre mesure les maîtres du monde. Par contre un pays riche en matières premières indispensables à la production capitaliste ou placé sur une des principales voies de communications, alors ce pays entre immédiatement dans une zone utile, il est mis sous surveillance et sommé d’appliquer les directives de l’OMC et du FMI. Si cela s’avère insuffisant il est placé sur la liste des « États voyous » jusqu’au jour où les troupes impériales lui briseront les reins.

Certains analystes en sont arrivés à théoriser la notion d’empire pour qualifier le stade actuel du capitalisme. Dans un livre du même nom (17), Toni Negri et Michel Hardt affirment que « l’impérialisme c’est terminé ». D’après les auteurs « Les États-Unis ne constituent pas le centre d’un projet impérialiste ; et en fait, aucun État-nation ne peut le faire aujourd’hui » et les peuples, appelés « multitude », sont confronté à la situation suivante : « Au contraire de l’impérialisme, l’Empire n’établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s’appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C’est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. » (18)

Cette thèse a le mérite de mettre l’accent sur les changements intervenus dans le monde depuis la destruction de l’URSS. Il est certain que les peuples ressentent s’abattre sur eux la chape de plomb d’un empire tout puissant qui impose une pensée unique dans les sphères économique, sociale, idéologique, culturelle, pensée unique qui tend à biser toutes formes d'identité qui sortirait du moule des films hollywoodiens noyés dans le Coca-Cola.

Mais, il nous est impossible de faire notre l’idée que l’impérialisme c’est terminé. La mondialisation a renforcé les caractéristiques de l’impérialisme sur la fusion-concentration du capital et des entreprises avec leurs cortèges de plans de licenciements, sur la dictature du capital financier, sur la colonisation par le canal des ajustements structurels du FMI. Pour se partager et se repartager le monde les sociétés transnationales continuent de s’appuyer sur la puissance militaire, monétaire et économiques d’un ou plusieurs États dominants. Et si un jour
l’Union européenne devait devenir une puissance réelle défiant la suprématie des USA, ces derniers n’hésiteraient pas à mettre leurs menaces à exécution. Les fidèles alliés d’hier deviendraient la pire menace qui n’ait jamais existée ; il faudra la briser. Mais, dans ce cas, ce sera une guerre inter-impérialiste. (19)

D’autre part, si la libre circulation des capitaux et des marchandises est un fait, il n’en va pas de même pour la libre circulation des travailleurs dans un monde qui serait désormais sans frontière. La mondialisation est encore loin d’avoir homogénéisé le monde et les États nations n’ont pas encore fini de servir leur bourgeoisie comme le montre l’interventionnisme unilatéral du gouvernement étatsunien dans le militaire et l’économie.

Enfin la thèse qui considère que cet empire n’a pas de centre s’effondre devant les discours, les actes et la politique des USA que nous venons de mettre en évidence ci-dessus. Par contre, il est tout à fait envisageable de parler d’empire pour caractériser le monde actuel : d’un empire impérialiste ou d’un impérialisme impérial.

Mondialisons la lutte contre la guerre impérialiste

Force est de constater que le mouvement anti-mondialisation risque d’être rangé au rayon des « dommages collatéraux » de la guerre mondialisée s’il n’associe pas dans un même ensemble le combat contre la guerre impérialiste et le combat pour les revendications vitales des travailleurs, revendications qui posent objectivement la question de quelle classe sociale détient le pouvoir. Après le 11 septembre, on entend de plus en plus de voix qui prêchent la modération : « Nous ne sommes pas contre la mondialisation en soi car c’est un processus inévitable, mais nous voulons une autre forme de mondialisation qui accorde la priorité à l’égalité sociale, au développement des pays du Sud et au respect de l’environnement » déclare Christophe Aguiton, responsable des relations internationales d’ATTAC-France (20) En sachant que la mondialisation n’est pas autre chose que le stade actuel du capitalisme, échangez, dans cette citation le premier terme par le second et vous verrez resurgir l’illusion réformiste d’un capitalisme pacifié. Cette thèse émerge également chez Toni Negri et Michel Hardt quand ils expliquent : « Notre tâche politique, avancerons-nous, n’est pas simplement de résister à ces processus mais de les réorganiser et de les réorienter vers de nouvelles fins. » (21) Décidément le vieux Kautsky est son ultra-impérialisme porteur de paix fait toujours des émules.

A l’inverse, la situation présente souligne l’exigence et l’urgence d’une lutte anti-impérialiste globale. Le mouvement de contestation qui s’est exprimé dans les manifestations de Seattle à Gènes indique que les opprimés et les exploités, malgré l’arrogance d’un impérialisme impérial, n’ont pas l’intention de baisser les bras. La libération du genre humain de l’oppression, de l’exploitation et de l’aliénation est à ce prix. Ce processus porte un nom : la révolution. Une révolution mondiale, ce qui était vrai en 1917 l’est d’autant plus aujourd’hui. Une révolution qui commence par s’opposer à son propre gouvernement, surtout si celui-ci dirige un État impérialiste dans la stricte orthodoxie de la mondialisation comme le gouvernement de la gauche plurielle en France. Sinon il ne reste plus qu’à courber l’échine en priant une quelconque divinité pour que dans son infinie bonté elle fasse en sorte que les frappes en tout genre nous épargnent; voire à rencontrer des curés, à la solde des services spéciaux impériaux, prêchant avec conviction la pratique de l‘attentat suicide.

Comme Alain Bertho, nous sommes convaincus que : « la paix du monde passe par la remise en cause concrète de son ordre, ou de son désordre, contemporain, local et global. » (22) Pour cela les communistes doivent faire vivre, au cœur du mouvement anti-mondialisation, l’internationalisme qui, pour être efficace, devra, un jour ou l’autre, s’organiser dans une 5e Internationale.

Emile Fabrol

1.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Éditions Textuel, 2001, page 66.
2.- Lire l’article de Noam Chomsky dans Le Monde diplomatique de décembre 2001.
3.- Ces propos sont rapportés par Le Monde diplomatique de septembre 1980.
4.- Le Monde diplomatique de novembre 1995.
5.- Dick Cheney, vice-président, a dirigé Halliburton leader mondial des prestataires de services de l’industrie pétrolière ; Condoleeza Rice, directrice du Conseil national de sécurité, a passé neuf ans chez Chevron qui a beaucoup investi dans le pétrole du Kazakhstan ; Donald Evans, secrétaire au commerce, et Spencer Abraham, secrétaire à l’énergie, ont servi chez Tom Brown ; Kathleen Cooper, sous-secrétaire au commerce, fut économiste chez le pollueur Exxon (Le Monde du 13 novembre 2001).
6.- Voir le livre de Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, Ben Laden la Vérité interdite, Éditions Denoël.
7.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Éditions Textuel, 2001, page 65.
8.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Éditions Textuel, 2001, page 70.
9.- Samuel Huntington, International security, vol. 17, avril 1993. Cité par Jean-Pierre Page et Tania Noctiummes dans Les Maître du monde ou les dessous de la guerre des Balkans, Le Temps des Cerises, 1999, page 40.
10.- Le Monde diplomatique d’avril 1992.
11.- Il s’agit de l’OTAN. Traité de Maastricht, titre V, article J-4, paragraphe 4.
12.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Éditions Textuel, 2001, page 60.
13.- Cité par Jean-Pierre Page et Tania Noctiummes dans Les Maître du monde ou les dessous de la guerre des Balkans, Le Temps des Cerises, 1999, page 14.
14.- Le Monde du 17 octobre 2001.
15.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Éditions Textuel, 2001, page 48.
16.- Prométhée, 3e trimestre 1990, Révolution prolétarienne ou contre-révolution bourgeoise.
17.- Toni Negri et Michel Hardt, L’Empire, Éditions Exils.
18.- Idem, préface du livre.
19.- Voir Prométhée du 3e trimestre 2001, la Mondialisation stade suprême de l‘impérialisme.
20.- L’Humanité du 7 novembre 2001.
21.- Préface du livre L’Empire déjà cité.
22.- Regards d’octobre 2001.