Nouvelle Gauche Communiste
courant communiste révolutionnaire (issu du PCF)

Marx-Engels
Fondateurs
de l'écologie
révolutionnaire

Numéro 26
2e trimestre 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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ARCHAIQUES. Telle est l'une des nombreuses accusations portées contre les marxistes par tous ceux, et, faut-il le souligner, assez nombreux, qui défendent et protègent, chacun à leur place, l'économie capitaliste, plus souvent appelée économie de marché par ses partisans. Oh, certes, les mêmes reconnaissent bien volontiers à Marx le mérite d'avoir analysé l'exploitation qui sévissait au… 19e siècle et qui par définition n'existerait plus de nos jours.

Archaïques les marxistes, parce que se réclamant d'une théorie incapable d'analyser les phénomènes modernes que sont la mal bouffe, la dégradation de la terre et de la nature et donc de comprendre les nouveaux mouvements sociaux qui se substitueraient à une classe ouvrière en voie de disparition ou de « lepénisation » avancée. On voit tout l’intérêt de la démarche : de nouvelles revendications, de nouveaux acteurs sociaux, de nouvelles formes de lutte, et adieu la lutte des classes porteuse de révolution et de remise en cause radicale de la propriété privée des moyens de production (1). Une démarche bénéfique sur toute la ligne !

Malheureusement pour les partisans de la modernité, Marx a donné les moyens de comprendre les problèmes de mal bouffe et d'environnement en les situant dans son analyse du mode de production capitaliste fondée sur l'exploitation du travail par le capital. Une analyse que l'on peut rapidement résumer ainsi :

La force de travail est une marchandise « miraculeuse » qui produit plus de valeur qu'elle n'en coûte ;

La journée de travail est divisée en deux parties, une partie pendant laquelle le travailleur produit une valeur équivalente à son salaire et une autre partie pendant laquelle il produit une valeur sans contrepartie salariale, c’est-à-dire une partie pendant laquelle il travaille gratuitement ; cette seconde partie de la journée où le travailleur fournit un surtravail est à l'origine de la plus-value source du profit capitaliste ;

Le but du capital est de réduire la première partie de la journée et d'allonger la seconde.

Produire le maximum de plus-value, tel est le but du capital et à cette fin plusieurs méthodes sont utilisables : allonger la durée du travail sans augmenter les salaires, accroître l'intensité du travail, diminuer le salaire, ou abaisser la valeur de la force de travail en augmentant sa productivité ou en abaissant la quantité et la qualité des moyens de subsistance du travailleur. C'est cette dernière méthode de production de plus-value qui a conduit Marx à s'intéresser à la qualité de l'alimentation ouvrière.

À ce sujet il écrit : « si le salaire minimal, si les coûts de production de la puissance de travail proprement dite étaient durablement abaissés à un niveau inférieur, la survaleur, et donc le surtravail, s'en trouverait en grandeur relative tout aussi constamment accrue. » (2) Comment ? Marx prend l'exemple d'un ouvrier dont la journée de travail de 12 heures se divise en deux parties : 10 heures pour produire une valeur équivalente à son salaire et 2 heures de valeur produite gratuitement, c’est-à-dire 2 heures de survaleur ou de plus-value. Dès lors, si l’ouvrier obtient « des moyens de subsistance de qualité inférieure, dont la production ne demande que 8 heures, tandis qu’avant, celle des moyens de subsistance de qualité supérieure en demandé 10 » le capitaliste gagnerait 2 heures de surtravail (3) . Plus concrètement, écrit Marx, « si on remplace une marchandise supérieure et de plus grande valeur, qui constituait le principal moyen de subsistance de l'ouvrier par une marchandise inférieure, par exemple, si l'on remplace la viande par du blé, ou encore le blé et le seigle par des pommes de terre, naturellement le niveau de la valeur de la puissance de travail baisse parce qu'en été abaissé le niveau de ses besoins. » (4)

Cette volonté d'augmenter la plus-value en remplaçant dans la consommation ouvrière des marchandises supérieures par des marchandises inférieures était déjà d'actualité aux 18e et 19e siècles.

Dans le Capital, Marx cite un écrivain du 18e siècle qui dressait le constat suivant : « Si nos pauvres s'obstinent à faire continuelle bombance leur travail doit naturellement revenir à un prix excessif. Que l'on jette seulement un coup d’œil sur l’entassement de superfluités (*) consommées par nos ouvriers de manufacture, telles qu’eau-de-vie, gin, thé, sucre, fruits étrangers, bières fortes, toile imprimée, tabac à fumer et à priser, n’est-ce pas à faire dresser les cheveux. » (5) De même un rapport officiel, également cité par Marx, contenait ces propositions : « Si l'on peut amener l'ouvrier à manger des pommes de terre plutôt que du pain, il est indiscutable qu'on pourra alors tirer plus de son travail ; si en mangeant du pain, il était obligé de consacrer le travail du lundi et du mardi à la conservation de sa propre personne ainsi que de sa famille, il ne réservera plus, en mangeant des pommes de terre que la moitié du lundi à ce travail : la moitié du lundi restante et la totalité du mardi seront disponibles pour le service de l'État ou du capitaliste. » (6) Enfin « le comte Rumford, un Yankee fait baron, a fait travailler vers la fin du siècle dernier, sa petite cervelle bornée. Ses Essays sont un beau livre de cuisine plein de recettes pour toutes les tambouilles possibles aux moindres prix destinées à fournir aux ouvriers des succédanés remplaçant les plats normaux actuellement plus chers. » (7) Des succédanés, conclut Marx, qui vont se multiplier avec la « falsification des marchandises, marchant de front avec le développement de la production capitaliste. » (8)

Ainsi donc, pour Marx la mal bouffe n'est ni le fruit du hasard ni le résultat d'une quelconque mauvaise organisation des échanges internationaux. Elle trouve sa source dans la volonté du capital d'accroître l'exploitation du travail pour accroître ses profits.

Le profit contre la nature

C’est cette même volonté qui provoque de considérables dégâts dans l'agriculture. Mais ici, cette volonté a un double effet ainsi analysé par Marx : « Dans l'agriculture comme dans la manufacture, la transformation capitaliste de la production semble n’être que le martyrologe du producteur, que le moyen de travail, que le moyen de dompter, d'exploiter et d’appauvrir le travailleur, la combinaison sociale du travail que l'oppression organisée de sa vitalité, de sa liberté et de son indépendance individuelles (…) Dans l'agriculture moderne, de même que dans l'industrie des villes, l'accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail s'achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l'Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce progrès de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et les travailleurs. » (9)

Plus généralement, concernant les rapports de l'homme avec la nature, Engels écrira : « Ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elles. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences, que nous avons escomptées, mais en second et troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent les premières conséquences (…) Et ainsi les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures, de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement. » Comment ? « Il faut un bouleversement complet de tout notre mode de production passé, et avec lui, de tout notre régime social actuel (…)

Les capitalistes individuels qui dominent la production et l'échange ne peuvent se soucier que de l'effet utile le plus immédiat de leur action. Et même cet effet utile, dans la mesure où il s'agit de l'usage de l'article produit ou échangé, passe entièrement au second plan ; le profit à réaliser par la vente devient le seul moteur. La science sociale de la bourgeoisie, l'économie politique classique ne s'occupe principalement que des effets sociaux immédiatement recherchés des actions humaines orientées vers la production et l'échange. Cela correspond tout à fait à l'organisation sociale dont elle est l'expression théorique. Là où les capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération au premier chef que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu que individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d'usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu’il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même dans les effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes et trouvèrent dans la cendre assez d’engrais pour une génération d’arbres à café extrêmement rentables, que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s'étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées. » (10)

Une recherche du résultat le plus proche et le plus tangible dont le capital financier, spéculateur et militaire, donne chaque jour des preuves toujours plus accablantes et destructrices.

N'en déplaise à ceux qui prennent leur incompréhension ou leur non lecture du Capital pour une faiblesse… de Marx, les marxistes prendront toute leur place dans les débats sur les prétendues nouvelles questions.

Albert Savani

1.- Cette démarche n'est en fait à si nouvelle. Dès les années 1960, plusieurs sociologues, parmi lesquels Alain Touraine, ont acquis une notoriété universitaire en brodant sur ce thème… toujours porteur parce que le capital a toujours besoin de «théoriciens» pour attaquer la théorie de Marx. C'est là, leur façon, bien involontaire de reconnaître la permanente actualité de Marx.
2.- Marx, Manuscrits de 1861-63, page 200, Éditions sociales.
3.- idem
4.- idem, page 52.
5.- Marx, le Capital, livre 1, tome 3, page 41.
6.- Marx, Manuscrits de 1861 - 63, page 209, Éditions sociales.
7.- idem pages 52 et 53.
8.- Marx le Capital ; livre 1, tome 3, page 42.
9.- Marx, le Capital, livre 1, tome 2, page 181..
10.-Engels, le Rôle du travail dans la transformation du singe en homme. Oeuvres choisies, tome 3, pages 75-78.
(*) « Chose superflue, bien superflu » d’après la définition du Petit Robert.