Nouvelle Gauche Communiste
courant communiste révolutionnaire (issu du PCF)

Brésil :
Entre victoire
et
incertitude

Numéro 28
4e trimestre 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’ELECTION du candidat du Parti des Travailleurs (PT) avec 62 % des voix à la présidence du Brésil ouvre une nouvelle phase dans l’histoire de ce pays. Après avoir vécu la période de la dictature militaire (1964-1985), le pays s’était orienté vers une version libérale entièrement tournée dans l’application des redoutables plans du FMI.

Ce qu’est le PT

 De France, le PT  (1) est perçu comme un parti de la gauche radicale. C’est la gauche radicale française qui a fait le plus connaître cette organisation dans notre pays, essentiellement avec l’expérience de la démocratie participative à Porto Alegre. Cette ville est en effet dirigée par la tendance du PT, Démocratie socialiste, tendance affiliée à la même internationale que la LCR. Né sur la base du syndicat brésilien de la métallurgie, du courant chrétien de gauche et des groupes trotskystes, le PT a organisé la majeure partie des militants du mouvement ouvrier depuis vingt ans. Lula avait déjà donné son accord pour que le vice-président du Brésil, après la victoire électorale, soit assurée par un patron du textile, membre du Parti Libéral qui est son allié aux élections. Une troisième force s’est associée à l’aventure de Lula, le Parti communiste du Brésil.

 Lula indiquait la veille des élections que le pays honorerait la dette extérieure, qu’il respecterait les engagements auprès du FMI. De même, il ne s’opposerait pas à la construction d’une zone économique, la ZLEA (Zone de libre échanges économiques), un super-Maastricht à l’américaine. La ZLEA s’étendrait en 2005 sur les deux Amériques, du Canada à la Patagonie. Si l’on peut le classer sans problème parmi les partis ouvriers, il n’en demeure pas moins que sa direction est purement réformiste et va rapidement se tourner vers la bourgeoisie nationale et internationale. Le PT n’est pas révolutionnaire, ne fait même pas partie des organisations intermédiaires et centristes. Son président, le député José Dirceu, a estampillé son organisation de « parti de centre gauche » (2). Comme le souligne un journaliste argentin, « Le PT, à la différence des partis de la gauche traditionnelle en Argentine, n’a jamais été une force ayant une matrice idéologique. » (3) De fait, le PT ressemble à un conglomérat de forces hétéroclites sans pensée commune où quatorze tendances cohabitent. Cette organisation a été créée en 1980 et n’a tenu que deux congrès (1990 et 1999) en vingt ans. Pour être membre du parti, il suffit d’être en accord avec un texte de deux pages de portée générale. Le PT est donc fondé sur une ambiguïté redoutable qui risque à terme d’être explosive pour lui. Écartelée entre des références de lutte de classe (par assimilation du discours trotskyste) et des objectifs d’accompagnement du capitalisme, les désillusions vont s’abattre sur nombre de militants et sur la classe ouvrière du pays qui a rejeté l’ancien gouvernement.

Néanmoins, le PT a été la seule organisation a rassembler les espoirs des plus miséreux. Voici le tableau que dresse Ricardo Antunes, professeur au Brésil : « Il est important de souligner que la victoire de Lula constitue tout d'abord une déroute politique du néolibéralisme qui a désarticulé, au moins depuis le début des années 1980, toute l'Amérique latine. Si la phase initiale du néolibéralisme au Brésil a pris consistance sous le gouvernement de Fernando Collor de Mello, ce fut lors des gouvernements de Fernando Henrique Cardoso [entré en fonction en 1995] qu'un ensemble de mesures néolibérales se développa effectivement. Tout cela a charrié de profondes mutations qui ont mis en pièces le pays en approfondissant ses plaies sociales. Comme dans toute l'Amérique latine, le chômage, la précarisation du travail, l'exclusion et diverses formes de barbarie prolifèrent » (4) . En opposition au néolibéralisme, le PT s’est prononcé pour une réforme agraire par une répartition plus juste de la terre pour les 12 millions de sans-terre, a promis d’augmenter les salaires ainsi que le salaire minimum, contre les privatisations, de créer 10 millions d’emplois … La population laborieuse attend donc beaucoup de Lula et du PT.

La situation actuelle

 Le PT est un des très rares partis au pouvoir dans lequel existent des courants se réclamant de la révolution. La victoire de Lula est importante dans la mesure où c’est le douzième pays le plus riche du monde qui bascule à gauche de l’échiquier politique.

L’Amérique du Sud est un continent sensible politiquement qui pourrait avoir un effet d’entraînement pour le reste du continent, voire du monde. Dans une période où l’on nous parle de l’ascension (très relative) de l’extrême droite en Europe, l’Amérique du Sud, semble faire figure d’exception. Le Brésil n’est pourtant pas seul à virer à gauche sur son continent. Le Vénézuéla est également de la partie. Lorsque Hugo Chavez, son président élu en février 1999, annonçait son ambition de « redonner le pouvoir aux pauvres », déclarait ne pas demander d’aides du FMI qui auraient signifié des mesures de privatisation, d’abandon de projet en matière d’éducation, de santé et d’aides pour les plus défavorisés. Il incluait dans son programme la redistribution des terres avec une réforme agraire. Le 11 avril 2002, Chavez a été l’objet d’un coup d’État soutenu par les États-Unis dont les services de renseignements conseillaient l’opposition. Celle-ci avait reçu un soutien financier d’un million de dollars en 2001, autant en 2002. En trois ans, deux pays d’Amérique du Sud, exprimaient une défiance vis-à-vis des partis ouvertement pro-impérialistes, remplacés par des partis plus combatifs. Le Vénézuéla et le Brésil n’ont évidemment pas de parti  révolutionnaire au pouvoir, mais les dynamiques qui ont porté chaque parti à la tête du Vénézuéla puis du Brésil, traduit un virage nettement à gauche de la conscience des masses. Visiblement inquiet, un ancien conseiller de Reagan, le docteur Menges, a publié une étude intitulée « Une mise en garde stratégique : le Brésil » (5). Il alerte sur les dangers d’un axe Brésil-Vénézuéla-Cuba plaçant l’ensemble des pays d’Amérique du Sud en opposition aux États-Unis. Une telle politique internationale serait bien audacieuse et produirait un effet important en coordonnant un bloc anti-impérialiste. Ce n’est certes pas la reconstitution du Mouvement communiste international, mais
l’idée d’un rapprochement des pays en disgrâce avec l’impérialisme est tout à fait séduisante. Le Brésil pouvait envisager effectivement d’aller dans ce sens. Mais cette éventualité est purement théorique. Au regard de toutes les concessions de Lula, de ce qu’il représente, le scénario du Docteur Menges paraît bien être de la politique-fiction. Dans la pratique, Lula a déjà tranché et cherchera les faveurs des États-Unis.

 Une politique internationale de notre temps ne peut se contenter d’imiter ce qui a déjà été fait. Nous ne sommes plus dans une période où les communistes pouvaient s’associer seuls au plan international, défendre les États qu’ils dirigeaient. Il faut définir de nouvelles alliances tactiques, favorisant le regroupement de pays qui ne seront pas obligatoirement clairement révolutionnaires. Un front unique anti-impérialiste est potentiellement réaliste, à condition de donner un cadre adéquat. Il est tout à fait imaginable que les forces anti-impérialistes de chaque pays se rencontrent et organisent des initiatives à l’échelon international. Ces forces incluraient les États (Brésil, Vénézuéla, Cuba, Irak …) que les États-Unis critiquent. Si ce front anti-impérialiste n’est pas rapidement mis sur pied, la pression nord-américaine empêchera la constitution de cet axe. Le Brésil est peut-être le pays le plus vulnérable et peut rapidement basculer du côté de Bush. Tout dépendra de l’activité des masses dans les mois prochains (Lula prend le pouvoir effectif au 1er janvier 2003).

Quel avenir pour le courant révolutionnaire ?

 Toutes ces interrogations posent la question de la capacité des révolutionnaires à peser sur la situation. Lutte ouvrière a choisi de soutenir un groupe, le PSTU, qui a réalisé au premier tour des présidentielles 0,5% quand Lula grimpait à 46%. LO entretient son cours sectaire en niant les caractéristiques propres au mouvement ouvrier brésilien. Ce mouvement ouvrier s’est développé au cours des luttes contre la dictature (1964-1985), par la reconstitution de syndicats indépendants du pouvoir, dont le centre de gravité s’est installé dans le PT, devenu rapidement le principal parti de gauche. Que le PT soit réformiste est une chose, qu’on le condamne en entravant la progression de la combativité des masses en est une autre. Un échec du PT aurait signifié une défaite pour le mouvement ouvrier. Or, l’ascension de Lula à la direction du pays traduit justement une tension entre les classes qui va dans le sens des travailleurs, indépendamment de la nature du PT. Ce parti est utilisé par les masses pour stopper la politique du président précédent. De son coté, la LCR, comme le PT lambertiste, a soutenu Lula tout en pointant les dérives actuelles : alliance contre-nature avec un parti bourgeois, virage à 180 degrés en ce qui concerne le non paiement de la dette du pays. Mais la tendance Démocratie socialiste (DS), la tendance la plus importante d’extrême gauche, défend des positions très critiquables. Comme la LCR, DS défend la démocratie participative où la population est censée contribuer à l’orientation budgétaire. On sait par ailleurs que seulement 10% du budget sont orientés par la population, le reste est sous la direction des conseils municipaux. A propos du non paiement de la dette du Brésil, Raul Pont, ancien député et ancien maire DS de Porto Alegre explique que « quand on disait ‘ne pas payer la dette’, c’était dans le sens d’un moratoire » (6), ce qui n’est déjà pas la même position que de demander l’annulation pure et simple de la dette. De son côté la tendance lambertiste réclame « une nation libre et souveraine », détachée de l’objectif du socialisme. Une clarification sera donc nécessaire à plusieurs niveaux pour offrir une réelle perspective révolutionnaire.

François Ferrette

1.– A ne pas confondre avec le PT français lambertiste qui a aussi une tendance au sein du PT brésilien.
2.– Informations recueillie sur le site latinreporters.com.
3.– Selon les propos de Martin Granovsky, journaliste à Pagina 12. Son article « Convient-il au Parti des travailleurs de gouverner ? » est consultable sur le site www.alencontre.org.
4.– Lire l’article « Le Brésil de Lula et les défis de la gauche sociale » de Ricardo Antunes, professeur de sociologe à l’Université d’État de Campinas, dans la région de Sao Paulo, collaborateur du MST (mouvement des paysans sans terre) et de la CUT (Centrale unitaire des travailleurs). Sur www.alencontre.org.
5.– Lire l’article « L’alliance du capital et du travail » de Heinz Dietrich Steffan,  professeur à Mexico.
6.– Interview du 23 juin 2002 de Raoul Pont à Zero Hora principal journal de l’État de Rio Grande do Sol, consultable sur http://legauche.com/lagauche.