Nouvelle Gauche Communiste
courant communiste révolutionnaire (issu du PCF)

De l'ordre de Yalta
à l'ordre de Bagdad

GUERRE GLOBALE
GUERRE DE CLASSE

 

3e trimestre 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cela fait un peu plus d’un an que les États-Unis, flanqués de la fidèle Grande-Bretagne et d’une multitude de comparses plus ou moins importants, détruisent l’Iraq, sèment la terreur dans la population civile et s’avèrent incapables d’instaurer un mandat néo-colonial sur ce pays pivot dans l’approvisionnement du monde en hydrocarbures. Cette guerre barbare, où les militaires ont recours à la torture, survient après un long et pesant embargo dont a cruellement souffert la population. Cela devrait largement suffire pour que tout un chacun, se rendant compte du visage hideux de l’impérialisme, s’engage dans la résistance libératrice.

Les deux dernières décennies ont été marquées par quatre dates capitales : 1991, première guerre contre l’Iraq ; 1999, guerre contre la Serbie ; 2001, guerre contre l’Afghanistan et 2003, seconde guerre contre l’Iraq. Sans oublier les innombrables conflits appelés, dans le jargon impérialiste, « guerres de basse intensité » ; alors une question se pose : doit-on parler d’une série de guerres partielles sans lien entre elles ou s’agit-il d’une guerre globale, d’une guerre permanente et intermittente à la fois ? Seuls les naïfs, capables de gober la propagande impérialiste, peuvent croire à la première hypothèse qui verrait les preux chevaliers des puissances impérialistes, États-Unis en tête, guerroyer aux quatre coins du monde pour défendre les droits de l’homme et éradiquer l’hydre du terrorisme obligatoirement islamiste et manipulé par Al Qaïda.

D’autre part, si l’on se donne la peine de ne pas séparer ces hauts faits d’armes impérialistes du processus de mondialisation ou plus exactement de globalisation ; si l’on se refuse à faire abstraction de la dictature du capital financier parasitaire et de la crise économique qui secoue le monde avec leurs dramatiques conséquences : déréglementation, privatisation des services publics, destruction des conquêtes sociales, chômage de masse, misère, famine, épidémies, dévastation lente de l’environnement et mise en liberté surveillée des droits démocratiques dans les principaux États bourgeois – France y compris ; si, enfin, on veut bien faire l’effort de jeter un œil à une carte de géographie, on se rendra vite compte que l’Afghanistan, l’Iraq et la Serbie sont au tant de points d’appui dans une région vitale – l’Eurasie – qui selon les propos du « démocrate » Zbigniew Brzezinski constitue : « l’échiquier sur lequel se déroule le combat pour la primauté globale. » [1]

Au moment de la chute du Mur de Berlin, alors que pratiquement tout le monde se félicitait de la fin de l’ordre de Yalta et que l’intelligentsia de cours fêtait bruyamment « la fin de l’histoire » et la victoire de la civilisation capitaliste, nous n’étions pas nombreux à concevoir que se dessinaient les prémisses d’un nouvel ordre : l’ordre de Bagdad. En 1990, nous écrivions dans Prométhée : « L’usage de la force militaire, le recours à la guerre au sens propre du terme, qui n’est rien d’autre que la violence intrinsèque du combat politique poussé jusqu’au bout, ce recours n’est pas un ultime moyen que l’impérialisme répugnerait à employer et auquel il se résoudrait qu’en dernier ressort, si les autres ne suffisaient pas. C’est une nécessité pour l’impérialisme que la défaite du communisme et la restructuration capitaliste du monde se fassent de façon définitive. Une victoire impérialiste qui ne serait pas baptisée dans le sang laisserait intactes des forces considérables capables bientôt de se réorganiser dans chaque pays et à l’échelle du monde. Au-delà de la victoire qu’il projette, l’impérialisme entend imposer pour surseoir à la crise de son régime économique une exploitation barbare qui soulèvera immanquablement la révolte des opprimés ; le triomphe de l’impérialisme entraînerait la fin rapide de son union apparente et le retour des guerres inter-impérialistes pour le repartage du monde entre les vainqueurs.

L’impérialisme ne manquera pas d’utiliser de façon croissante les moyens des armes dans cette phase de son offensive mondiale où il remporte succès sur succès et ne rencontre, en face, que peu de résistance. Les mois et les années qui viennent seront ceux où l’ennemi de classe fera usage de la violence ouverte partout il le pourra, chaque fois qu’il le pourra, dès qu’il le pourra. Ce n’est pas à défaut de pouvoir mener la guerre de façon plus « pacifique » que l’impérialisme utilisera ces moyens barbares. Au contraire, la contre-révolution de reconquête aujourd’hui engagée par l’impérialisme reste pour l’instant une guerre larvée, qui ne dit pas son nom et utilise le plus souvent des moyens plus politiques que guerriers, à défaut qu’il soit immédiatement nécessaire de faire partout parler les canons, du fait du potentiel de contre-offensive encore trop grand des forces révolutionnaires. L’impérialisme sait qu’il n’a pas gagné, car il n’aurait pas aujourd’hui les moyens de faire face simultanément à une résistance significative dans les États ouvriers, à une révolte massive des peuples du prétendu Tiers-Monde et à une contre-offensive des classes ouvrières des métropoles impérialistes. L’écrasement militaire préventif des forces hostiles à son système d’exploitation est pour lui une nécessité,  mais il ne peut pas recourir à cette forme de violence de façon généralisée et immédiate. Dans cette première phase de la contre-révolution impérialiste il procède étape par étape, région par région. » [2]

Du marché mondial à la mondialisation

La force politique la mieux armée pour démonter les mécanismes économiques, sociaux, politiques et militaires actuels, et par voie de conséquence pour impulser l’offensive, c’est la force communiste. Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels soulignent que « la grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l’Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication. Ce développement réagit à son tour sur la marche de l’industrie ; et, au fur et à mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait. » [3] Marché mondial et capitalisme marchent de concert depuis le début. Quant à ceux qui n’ont à la bouche que l’impact des télécommunications qui révolutionnent le monde, c’est la même logique que les chemins de fer du 19e siècle. La différence, certes a son importance, c’est la rapidité d’exécution qui permet les transferts de capitaux d’un point du monde à l’autre en temps réel.

Dans le Capital, Marx va encore plus loin dans l’analyse. Ses propos feraient rougir de honte ces économistes de cours qui l’ignorent : « Si au 16e siècle, et en partie encore au 18e, l’extension subite du commerce et la création d’un nouveau marché mondial exercèrent une influence prépondérante sur le déclin de l’ancien mode de production et l’essor du système capitaliste, cela s’est produit à l’inverse sur la base du mode de production capitaliste une fois créé. La base de ce dernier est constituée par le marché mondial. » [4] La dernière phrase, que je souligne, indique sans aucune ambiguïté que le capitalisme tend à la mondialisation depuis ses origines, ce qui conduira Marx et Engels à militer activement pour que le prolétariat, fossoyeur objectif et historique de la bourgeoisie, devienne une force politique internationale. Tel est le sens véritable de la conclusion du Manifeste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Marx poursuit son raisonnement. « Une production massive de plus en plus étendue inonde le marché existant et travaille par conséquent toujours à agrandir ce marché et à rompre ses limites. Ce n’est pas le commerce (pour autant qu’il ne traduit que la demande réelle) qui limite cette production massive, mais la grandeur du capital en fonction et la force productive du travail mise en jeu. Le capitaliste industriel a toujours présent à l’esprit le marché mondial. » [5]

Voilà pour les ressorts du capitalisme, il a un besoin permanent d’extension et son territoire de conquête c’est le monde. Même si les ressorts sont toujours les mêmes, il va de soi que les choses bougent, également, en permanence. C’est une nécessité vitale pour la bourgeoisie qui « n’existe qu’à la condition de révolutionner constamment les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux. » [6] Finalement la devise du capitalisme pourrait s’écrire ainsi : tout doit changer pour que rien ne change ou plus exactement pour que l’essentiel demeure. L’essentiel c’est la propriété privée des moyens de production, d’échange et de communication et la course au profit maximum avec ses effets dramatiques qui révoltent les altermondialistes.

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

Ce constant bouleversement modifie la société bourgeoise. C’est ainsi que la libre concurrence donne naissance au trust, au cartel, bref au monopole grâce au phénomène de la concentration : « Le développement prodigieux de l’industrie et le processus extrêmement rapide de la concentration de la production dans des entreprises toujours plus grandes, constituent une des particularités les plus caractéristiques du capitalisme. » [7] Ce phénomène de fusion-concentration est plus actuel que jamais donnant naissance à des hypermonopoles. Déjà Marx avait montré la tendance du capital à produire du capital ; ce phénomène va progressivement conférer aux banques et au capital financier un rôle central. « Les banques se transforment et, d’intermédiaires modestes, deviennent de tout-puissants monopoles disposant de la presque totalité du capital-argent de l’ensemble des capitalistes et des petits patrons, ainsi que de la plupart des moyens de production et des sources de matières premières d’un pays donné ou de plusieurs pays. » [8]

Ce phénomène est particulièrement visible à l’heure de la mondialisation confirmant et amplifiant le constat que faisait Lénine sur la domination du capital financier. Ce phénomène spécifique à l’impérialisme devient global actuellement où s’impose la libre circulation des capitaux mise en place par le FMI, l’OMC, l’Europe de Maastricht sous la surveillance permanente de l’OTAN. Grâce aux nouvelles technologies et à Internet ce phénomène fait des ravages d’un point du globe à un autre encore plus vite que les ouragans. Ces déplacements de capitaux sont violents, injustes et totalitaires. Même Alain Minc, le pape de la mondialisation heureuse, en reconnaît le caractère « odieux », mais ajoute-t-il « ils ne sanctionnent jamais un pays sur un fantasme ou une simple idée préconçue ; ils punissent lourdement, souvent trop lourdement, un dérapage macro-économique, une organisation bancaire surannée, un système improductif. » [9] Notez bien les verbes employés « sanctionner », « punir ».

Enfin, l’impérialisme c’est l’ère du partage et du repartage du monde entre les diverses grandes puissances. Cela c’est traduit par le colonialisme de la plus grande partie du monde par les principaux États européens et les États-Unis. De nos jours il n’existe plus officiellement de colonialisme. Mais les ajustements structurels du FMI en direction des pays dits émergeants ou en voie de développement, s’y apparentent fortement. Ainsi le journal britannique New Statesman notait : « Il ne s’agit pas d’une véritable économie de marché universelle, mais bien d’une nouvelle forme de colonialisme. La Banque mondiale et le FMI posent souvent la privatisation du secteur public comme la condition pour l’accord de prêts et de subventions. La plupart du temps ces services sont ensuite repris par des entreprises étrangères, et non locales. Il en résulte finalement que les plus défavorisés doivent payer plus cher pour l’eau, pour l’éducation et pour les soins. » [10] Et quand cela s’avère insuffisant, c’est le mandat néo-colonial des États-Unis, de l’OTAN ou de l’Union européenne.

La mondialisation, c’est l’impérialisme après la destruction de l’URSS

En réalité, la mondialisation c’est l’impérialisme le plus brutal. Elle est devenue la forme du nouvel ordre mondial ouvert par la destruction de l’URSS et la première guerre contre l’Iraq. L’URSS fut rayée de la carte sous les coups de l’agression permanente des puissances impérialistes depuis la Révolution de 1917 et sous les coups, non moins efficaces, de la bureaucratie stalinienne qui a rongé jusqu’au bout les bases de cette révolution tel un véritable cancer.

La politique de coexistence pacifique s’est soldée par la victoire de l’impérialisme. Aujourd’hui, c’est le règne total du capital qui a entrepris la destruction des conquêtes ouvrières et plus particulièrement là où elles étaient importantes comme en France. Aujourd’hui, la mondialisation se traduit par la domination sans partage des États-Unis qui se présentent ouvertement comme le modèle universel et qui affichent avec arrogance leur nationalisme de grande puissance sans que cela ne dérange le moins du monde les démocrates plus ou moins sincères qui ne voient pas d’autre horizon que celui de la mondialisation. « Toutefois, comme le souligne Claude Serfati, ni l’élévation considérable du taux d’exploitation de la main d’œuvre consécutive à l’offensive du capital contre le travail organisée par les politiques néo-libérales, ni l’ouverture de nouveaux marchés en Russie et dans les pays de l’Est n’ont redonné une nouvelle jeunesse au capitalisme. A l’échelle de la planète, l’extension du capital et des rapports de propriété sur lesquels il est fondé – soit au sens strict, l’extension de l’espace de la reproduction des rapports sociaux – n’a pas produit depuis deux décennies une augmentation durable et significative de l’accumulation du capital (reproduction élargie de la valeur créée). Tout au contraire, la domination du capital financier exprime avec forces les traits prédateurs du capitalisme. » [11]

C’est ainsi, qu’à l’époque de la guerre contre la Serbie, les effets de la crise dite asiatique se faisaient sentir un peu partout et que même les États-Unis ne se sentaient pas l’abri. Cette guerre, la perspective de la conquête de nouveaux marchés grâce à l’ouverture d’une « nouvelle route de la soie » en direction du Caucase (cœur de l’Eurasie) et ses richesses pétrolières et surtout la décision de William Clinton d’augmenter considérablement le budget de guerre, tout cela redonna du cœur à l’ouvrage aux principales places boursières, essentiellement… aux États-Unis. Aujourd’hui encore, ces derniers redoutent une extension de la crise économique ; c’est ainsi que Georges Bush II favorise les plus riches, prend des mesures protectionnistes, accentue les dépenses militaires et fait la guerre à l’Afghanistan et à l’Iraq. Tous les autres arguments relèvent de la pure propagande.

Le complexe militaro-industriel pivot de la mondialisation

Le complexe militaro-industriel a prospéré durant la période gérée par l’ordre de Yalta. Les commandes garanties par l’État procurent à ce secteur de l’économie des marges confortables, le profit est assuré ; ce qui n’est pas le cas dans les autres branches économiques. C’est ce qu’expliquait Rosa Luxemburg : « Le pouvoir d’achat des énormes masses de consommateurs, concentré sous la forme de commandes de matériels de guerre faites par l’État, sera soustrait à l’arbitraire, aux oscillations subjectives de la consommation individuelle ; l’industrie des armements sera douée d’une régularité presque automatique, d’une croissance rythmique. C’est le capital lui-même qui contrôle ce mouvement automatique et rythmique de la production pour le militarisme, grâce à l’appareil de la législation parlementaire et à la presse qui a pour tâche de faire l’opinion publique. » [12]

Mieux, en cas de risque de faillite, c’est l’État qui intervient. Ainsi le théoriquement moins interventionniste, celui des États-Unis, n’hésite pas à violer ses principes comme, en 1971, pour sauver un des plus beaux fleurons du complexe : l’entreprise Lockheed. Cette entreprise fut aidée par l’État pour absorber Martin Marietta et… licencier 17 000 salariés. C’est aussi ça le libéralisme. C’est aussi des cartels financiers transversaux comme General electric l’un des principaux fournisseurs de l’armée états-unienne et également propriétaire de trois chaînes de télévisions (NBC, CBS et ABC). Il est donc naturel que les reporters vantent objectivement les mérites des valeureux marines qui « libèrent » le Koweït, l’Afghanistan ou l’Iraq.

Il y a dix ans, avec la disparition de l’empire du mal de l’époque, l’URSS, pendant une certaine période le moral du complexe militaro-industriel fut au plus bas. Qui, dans ce milieu sérieux, pouvait croire que la grotesque fable de la menace de l’Iraq, de la Libye, du Soudan, du Venezuela, de la Corée du Nord ou de Cuba, même réunis dans une alliance militaire, pourrait procurer des profits équivalents à la guerre contre l’URSS ? Ainsi se forgea peu à peu une nouvelle stratégie : la domination mondiale. La globalisation avait besoin d’un bras armé, et comme les fonds de pensions commençaient à investir dans le complexe le moral est revenu au beau fixe. Restait à trouver un nouvel empire du mal et un choc psychologique majeur, ce furent les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone.

Cette tendance lourde du capitalisme mondialisé n’est pas pour autant une nouveauté. Dans son essai L’Accumulation du capital, Rosa Luxemburg démontre que « le militarisme est une arme dans la concurrence des pays capitalistes en lutte pour le partage des territoires de civilisations non-capitalistes. » Elle ajoute que « d’un point de vue purement économique, il est pour le capital un moyen privilégié de réaliser la plus-value, en d’autres termes, il est pour lui un champ d’accumulation. » [13] Le militarisme, le complexe militaro-industriel, les guerres impérialistes sont plus que jamais le fondement du capitalisme quelque soit la propagande employée par les puissances impérialistes pour se justifier et obtenir l’adhésion des masses populaires à leurs expéditions guerrières.

A ce stade du raisonnement, il n’est pas inutile de rappeler que les sommes considérables englouties dans le militarisme sont ponctionnées par les impôts (directs et indirects) dans la poche des salariés au détriment d’un développement économique durable et du progrès social. Voilà une bonne raison pour ne jamais dissocier la lutte pour les revendications essentielles de la classe ouvrière de la lutte contre la guerre. C’est ainsi que ménager Chirac sur les questions internationales – comme la lamentable demande du veto de la France au Conseil de sécurité de l’ONU – paralyse le combat contre la politique de contre-réformes du gouvernement Raffarin.

Dans un passage d’une brûlante actualité, Rosa Luxemburg écrit : « Plus s’accroît la violence avec laquelle à l’intérieur et à l’extérieur le capital anéantit les couches non-capitalistes et avilit les conditions d’existence de toutes les classes laborieuses, plus l’histoire quotidienne de l’accumulation dans le monde se transforme en une série de catastrophes et de convulsions qui, se joignant aux crises économiques périodiques finiront par rendre impossible la continuation de l’accumulation et par dresser la classe ouvrière internationale contre la domination du capital avant même que celui-ci ait atteint économiquement les dernières limites objectives de son développement. » [14]

La politique impérialiste, c’est la guerre

La préoccupation essentielle des États-Unis, dans la théorie et dans la pratique, c’est de maintenir et d’accentuer leur hégémonie sur le monde. S’il existait encore quelques doutes, la lecture des oeuvres des penseurs de l’impérialisme devrait les lever. Nous ne pouvons pas déduire d'autres conclusions de l'argumentation suivante de Thomas Friedmann, celle-ci date du 28 mars 1999 ce qui signifie que les attentats du 11 septembre 2001 n’y sont pour rien : «pour que la globalisation marche, l'Amérique ne doit pas craindre d'agir comme la superpuissance omnipotente qu'elle est. La main invisible du marché ne fonctionnera jamais sans un poing caché (souligné par nous). Mac Donald ne peut être prospère sans McDonnell Douglas, le constructeur de l'avion F-15. et le poing caché qui garantit un monde sûr pour les technologies de la Silicon Valley, ce poing s’appelle armée des États-Unis, Air Force, Navy et Marines. » [15]

Avant toute chose, il fallait achever la guerre contre l’URSS. Il n’aura échapper à personne que le cœur de l’Eurasie c’est l’ancienne URSS. C’est ainsi que la Yougoslavie, cet ancien État non capitaliste bien décrépi qui refusait de suivre gentiment l’exemple des autres États de l’Est qui passaient à l’Ouest, s’est trouvée dans la ligne de mire. Aujourd’hui la Yougoslavie n’existe plus, le Kosovo et la Bosnie, pièces maîtresses sur la route qui va de la Mer noire à l’Adriatique, sont devenus des protectorats et l’Union européenne cherche à instaurer des couloirs économiques entre l’Adriatique et l’Autriche-Hongrie en passant par la Croatie et la Bosnie.

Avec la guerre pour installer un autre protectorat en Afghanistan, zone indispensable pour acheminer le pétrole de l’Asie centrale, les États-Unis ont installé des bases militaires dans trois ex-républiques soviétiques : l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan. Ces bases s’ajoutent à celles existantes et aux facilités dont disposent déjà les États-Unis en Turquie, à Chypre, en Arabie saoudite, en Égypte, en Jordanie et en Israël, ils sont en train de maîtriser la région qui s’étend de l’Est de l’Union européenne à l’Ouest de la Chine et se situant au Sud de la Russie. Ce dispositif, parfois appelé « nouvelle route de la soie », vient de se renforcer d’un autre pion : l’Iraq que les États-Unis éprouvent les pires difficultés à « pacifier ». Le dispositif sera presque complet avec la mise sous tutelle définitive de l’Iraq, la domestication de l’Iran et l’écrasement du peuple palestinien.

Qui dit contrôle du monde, dit contrôle du pétrole, du gaz naturel et d’autres matières premières indispensables à la bonne marche de la récolte de plus-value. Les États-Unis redoutent de manquer de pétrole dans les années à venir et donc d’être tributaires des importations ; notons au passage que cela ne les conduit pas pour autant à ratifier le protocole de Kyoto sur la réduction de l’effet de serre. Mais ils savent, également, que l’un des facteurs clés de leur hégémonie c’est de devenir les distributeurs exclusifs de l’or noir. Ainsi leurs vassaux seraient plus fermement maintenus en état de dépendance. Là encore, il faut maîtriser l’Iraq, avant d’en faire autant pour l’Iran et l’Arabie saoudite et étendre leur « colonisation » en Asie centrale. Une fois cette phase achevée, les États-Unis pourront se consacrer au sort des acteurs majeurs de l’Eurasie : la Russie, la Chine et… l’Union européenne. Ce qui a priori ne devrait pas être aussi facile que de vaincre la Serbie, l’Afghanistan et l’Iraq.

Les raisons qui poussent irrésistiblement Washington à la guerre sont à rechercher dans la crise qui secoue les États-Unis eux-mêmes. Cette guerre est le moyen dont dispose l’administration Bush pour briser le mouvement ouvrier états-unien et imposer un nouveau maccarthysme. Georges Bush II, chef d’une puissance impérialiste en crise, retrouve les mêmes ressorts que l’Allemagne de 1914 et de 1939 pour faire face aux problèmes économiques et sociaux qui déchirent les États-Unis. L’espace vital de Georges Bush II, c’est la restructuration du monde au profit de la nation états-unienne.

Washington : une idéologie nationaliste et religieuse intégriste

Ayant tiré les leçons de la période historique ouverte par la destruction de l’URSS, il y a donc de nouvelles raisons de faire la guerre et le moral du complexe militaro-industriel remonte ; depuis 1997 les dépenses militaires ont repris une courbe ascendante. Mais cela est un peu trop cynique, ça manque d’enrobage idéologique susceptible de mobiliser les masses et de faire taire les opposants. Aux États-Unis aussi, le nationalisme le plus outrancier et l’intégrisme chrétien sont les leviers idéologiques de la politique de guerre. Défendre sa patrie et son dieu menacés par une organisation tout autant étrangère qu’insaisissable, c’est vieux comme la domination de classe.

En juin 2000, un rapport de la Commission sur les intérêts nationaux américains (The Commission on American’s National Interests), dont l’actuelle conseillère de Georges Bush II, Condoleezza Rice, faisait partie, redéfinissait le concept de « sécurité nationale » pour les États-Unis. Après avoir défini des degrés dans la menace, le rapport assigne comme objectif à la politique des États-Unis la défense de la mondialisation « parce qu’ils en sont les principaux bénéficiaires » ; ce qui implique pour eux d’assumer le « maintien de la stabilité et de la viabilité des systèmes globaux majeurs que sont les réseaux commerciaux, financiers, de transport et d’énergie, l’environnement. » [16].

La politique de Washington se reconnaît dans ces propos tenus par Samuel Huntington, le pape de la thèse du choc des civilisations, : « Les États-Unis doivent conserver leur rôle dirigeant pour le plus grand bien du monde parce que, seule, de toutes les nations, son identité nationale s’est réalisée autour de valeurs politiques et économiques universelles : la liberté, la démocratie, l’égalité, la propriété privée et le libre marché ; de ce fait, la défense de la démocratie, des droits de l’homme et de l’économie de marché importent plus à la politique américaine qu’à celle des autres nations. » [17] Les intérêts bien compris des États-Unis les autorisent donc à semer destruction, terreur, mort et désolation partout dans le monde où cela leur apparaît nécessaire.

Les petits nationalismes, comme ceux qui ont divisés la classe ouvrière yougoslave, sont condamnables parce qu’ils servent l’impérialisme et que l’impérialisme les exploitent, et ils ont été quasi unanimement condamnés ; par contre quel silence assourdissant face au nationalisme affiché par les dirigeants des États-Unis. Brisons ce silence !

De la même façon, l’intégrisme chrétien accompagne ce nationalisme de grande puissance. L’ancien général William Boykin, devenu en juin 2003 sous-secrétaire adjoint à la défense, est un chrétien évangéliste, cette puissante et réactionnaire église qui soutient son illustre membre – Georges Bush II, déclarait tout récemment : « Nous, l’armée de Dieu, dans la maison de Dieu, dans le royaume de Dieu, avons été élevés pour cette mission. » [18] Il s’agit d’éradiquer de la surface de la terre tout ce qui n’est pas chrétien. Dans le même registre, Georges Bush II déclare, à la convention républicaine le 2 septembre 2004, que : « Ce n’est pas l’Amérique qui a donné la liberté au monde, c’est Dieu. »

Quand un imam, quelque part dans le monde appelle les musulmans à la guerre sainte, tout le monde s’indigne, dénonce et il en existe pour justifier la guerre impérialiste permanente ; mais c’est encore le silence quand les appels à la guerre sainte viennent de l’administration états-unienne et de ses supporters. Brisons ce silence !

On pourrait nous rétorquer que nous attachons trop d’importance aux thèses extrémistes de la fraction la plus réactionnaire de la bourgeoisie états-unienne. Cette objection serait recevable si en termes plus policés le « démocrate » Zbigniew Brzezinski n’exprimait pas cette tendance lourde à la domination globale pour le compte exclusif de la nation états-unienne : « Dans la terminologie abrupte des empires du passé, les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives. » [19]

Restructurer le monde au profit de la nation états-unienne

C’est un secret de polichinelle, les États-Unis ont un besoin croissant de pétrole et cherchent à s’affranchir d’une Arabie saoudite par trop instable. Pour cela, Georges Bush II se sent investi d’une mission divine, les puits de pétrole sont ce que Jérusalem était pour Saint-Louis. De plus un contrôle quasi total sur les réserves mondiales d’or noir placerait les États-Unis en position dominante vis-à-vis du monde, y compris de ces États qui sont encore leurs alliés comme ceux de la vieille Europe. Cette aspiration fait également des ravages au Venezuela où Washington cherche désespérément depuis des années à éliminer Hugo Chavez, pour le moment cette tentative se brise sur l’important soutien populaire au président vénézuélien comme vient de le montrer la nette défaite de l’opposition au dernier référendum.

Mais le pétrole n’est pas le seul enjeu de la guerre globale qui éclate par intermittence dans certaines régions de l’Eurasie (Balkans, Afghanistan, Iraq). L’objectif réel des États-Unis est de restructurer la planète pour qu’elle tourne à leur seul profit. Ce processus vise à l’hégémonie totale et totalitaire. Ce processus n’apparaît pas clairement, mais il se déroule effectivement et le plus souvent à travers des crises plus ou moins violentes : refus par les États-Unis de ratifier le protocole de Kyoto pour combattre l’effet de serre, dénonciation unilatérale du traité ABM interdisant la production de missiles anti-missiles (sans que l’ONU adopte une résolution pour envoyer des inspecteurs aux États-Unis), élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne à des États inféodés aux États-Unis, expéditions militaires, retour de la pratique coloniale du protectorat (Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Iraq). Actuellement nous sommes entrés dans une phase de violence aiguë avec la guerre contre l’Iraq.

Pour les États-Unis, il s’agit de restructurer politiquement et économiquement le monde. Cet objectif ne peut être un processus pacifique. Pour atteindre un aussi ambitieux objectif, il faut passer par des étapes obligatoires : contrôler les matières premières vitales ; redessiner la carte géopolitique de l’Eurasie ; mettre sur pied un « Grand Moyen-Orient » allant du Maroc à l’Iran.

Cet objectif vise non seulement des pays militairement et économiquement faibles mais occupant une position stratégique comme les Balkans, le Caucase, l’Asie centrale, le Moyen-Orient, mais également les rivaux impérialistes des États-Unis. Ceci n’est pas une lubie de vieux marxiste. En 1992, c’est-à-dire quelques mois après la première guerre contre l‘Iraq, Wolfowitz et Libby, actuellement vice-secrétaire d’État à la défense et conseiller du vice-président Cheney, élaboraient le Defense policy guidance. Ce document préconisait un : « d’empêcher toute puissance hostile de dominer des régions dont les ressources lui permettraient d’accéder au statut de grande puissance », deux : « de décourager les pays industrialisés avancés de toute tentative visant à défier notre leadership ou à renverser l’ordre politique et économique établi », et trois : « de prévenir l’émergence future de tout concurrent global. » [20] Voilà des objectifs de guerre beaucoup plus sérieux que le désarmement de l’Iraq, l’élimination de Saddam Hussein ou même la « guerre contre le terrorisme ».

États-Unis, Union européenne : une coopération très conflictuelle

Mises en sommeil durant la période de la guerre froide, plus ou moins oubliées par les analystes de l’altermondialisation. Les contradictions inter-impérialistes ne peuvent s’éteindre d’elles-mêmes ; elles sont inhérentes au système de la propriété privée des moyens de production et au partage de la plus-value. Les thèses de Lénine demeurent d’actualité : « ces alliances, qu’il s’agisse d’une coalition impérialiste dressée contre une autre, ou d’une union embrassant toutes les puissances impérialistes ne sont inévitablement que des trêves entre les guerres. Les alliances pacifiques préparent les guerres, et, à leur tour, surgissent de la guerre ; elles se conditionnent l’une l’autre, engendrent les alternatives de lutte pacifique et non pacifique, sur une seule et même base, celle des liens et des rapports impérialistes entre l’économie et la politique mondiale. » [21]

Actuellement, des bourgeoisies comme la française et l’allemande, avec le concours des restaurateurs capitalistes russes et des staliniens chinois, expriment leurs angoisses et leurs réticences devant l’affirmation de l’hégémonie nationaliste états-unienne. Elles ont parfaitement mesuré toute la portée des multiples déclarations outre-atlantique affirmant la prétention des États-Unis à « prévenir l’émergence future de tout concurrent global. » Jusqu’à présent ces États ont suivi Washington dans toutes ses expéditions guerrières. Mais aujourd’hui, les gouvernements allemand et français redoutent que les effets de l’hégémonie états-unienne ne viennent contrecarrer leurs propres intérêts. Piliers d’une Union européenne qui met en œuvre les canons de la théorie du capitalisme libéral, Paris et Berlin cherchent à s’affirmer comme puissances impérialistes, sinon incontournables, du moins avec lesquelles il faudrait compter. Berlin et Paris sont placés devant un dilemme : soit elles continuent à être des alliés suivistes des États-Unis et elles abandonnent tout rôle autonome sur la scène internationale ce qui est particulièrement dur à avaler, soit elles se placent en opposition aux appétits états-uniens et c’est l’aggravation des affrontements sur les plans économique et politique. Dans ce contexte, il est instructif de noter le touchant consensus entre la droite et la gauche françaises, consensus qui dure depuis la première guerre contre l’Iraq. L’UMP et le PS sont l’expression plurielle des intérêts majeurs de la bourgeoisie française.

Paris ne veut pas renoncer aux dividendes que lui procure son implantation dans le monde arabe. De plus, Paris tient par dessus tout à demeurer la première puissance néo-coloniale en Afrique. Elle n’a pas l’intention de renoncer à son « droit » à y envoyer ses troupes comme en ce moment en Côte d’Ivoire. Quant à l’Allemagne, précurseur de la guerre de démantèlement de la Yougoslavie, elle se voyait dans le rôle de protecteur de l’ancienne Europe de l’Est. Il y a fort à parier qu’elle n’apprécie guère la place prépondérante que prennent les États-Unis dans cette région.

Il n’aura échapper à personne que le processus simultané d’élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne est plus que favorable aux intérêts états-uniens. Avec la franchise habituelle des conservateurs, John Hulsman définit ainsi la politique des États-Unis envers l’Union européenne : « Seule une Europe qui s’élargit au lieu de s’approfondir, une Europe à la carte, où les efforts vers une plus grande centralisation et une plus grande homogénéisation sont maintenus au minimum, répondrait à la fois aux intérêts des États-Unis et à ceux des citoyens des pays du continent. Toute mesure allant dans le sens d’une plus grande centralisation – la Grande-Bretagne adoptant l’euro, la politique étrangère et de sécurité commune devenant une réalité, une plus grande harmonisation des politiques fiscales à travers le continent – doit être considérée par les États-Unis pour ce qu’elle est : une tentative néogaulliste de construire un pôle opposé aux États-Unis. Cela marquera le moment où le lien transatlantique commencera à se défaire. » [22]

Voilà une des principales raisons qui poussent certains États de la vieille Europe à s’opposer actuellement aux desseins guerriers de Georges Bush II. Nous sommes bien loin d’une volonté de paix ou d’un refus de massacres d’innocents, nous sommes au cœur d’un choc d’intérêts contradictoires entre États impérialistes ne disposant pas de la même puissance de frappe économique, politique et militaire. Les autres raisons sont à chercher, ici aussi, dans la crise qui secoue l’Europe. Chirac et Schroeder, embourbés dans le non respect des critères de Maastricht et engagés dans la destruction des conquêtes sociales et des services publics, savent – eux – qu’une participation directe à la guerre contre l’Iraq attiserait le conflit avec le monde du travail et que leur pouvoir pourrait, à moyen terme, vaciller. Pris entre deux feux, ils n’ont pas d’autre choix que de rechercher le maintien de la paix sociale chez eux. La grève généralisante du printemps 2003 en France, la série de cuisantes défaites électorales de 2004 rendant le gouvernement Chirac-Raffarin-Sarkozy illégitime, la montée en puissance des manifestations du lundi dans l’Allemagne de l’Est contre la politique antisociale du gouvernement sont des signes significatifs de la potentialité de la lutte des classes dans ces Etats centraux de l’Union européenne.

C’est ce péril que soulignait, en 1997, Zbigniew Brzezinski quand il brossait en ces termes la problématique des bourgeoisies européennes : « Laissés à eux-mêmes, les Européens courent le risque d’être absorbés par leurs problèmes sociaux internes. Les succès économiques, depuis la reconstruction de l’après-guerre, ont été obtenus à un pris élevé, qui constitue aujourd’hui un facteur de déstabilisation économique et politique dont les responsables sont contraints de prendre la mesure. L’Europe se trouve confrontée à une crise croissante de légitimité politique sur fond d’anémie économique. Et elle n’en a pas trouvé les remèdes. Sans conteste, la crise trouve ses racines dans l’expansion de l’État-providence, qui encourage le paternalisme, le protectionnisme et les corporatismes. Et elle s’étend à la sphère culturelle, où elle combine culte des loisirs superficiels et grand désarroi spirituel, symptômes que les nationalistes extrémistes ou les idéologues dogmatiques se montrent habiles à exploiter. » [23] Vous avez ici une assez bonne définition des objectifs que se fixent l’Europe de Maastricht et le projet de constitution européenne. C’est pourquoi les « idéologues dogmatiques » (c’est-à-dire les communistes) mobilisent contre ce programme commun des bourgeoisies européennes en lui opposant la perspective d’une union des républiques socialistes d’Europe. Cette mobilisation poursuit l’objectif de contrecarrer à la fois le processus en cours et la politique des États-Unis en Europe que le même Zbigniew Brzezinski définit ainsi : « L’Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l’Amérique. Pour l’Amérique, les enjeux géostratégiques sur le continent eurasien sont énormes. Plus précieux encore que la relation avec l’archipel japonais, l’Alliance atlantique lui permet d’exercer une influence politique et d’avoir un poids militaire directement sur le continent. » [24] Il faut se rendre à l’évidence, les États-Unis ne peuvent envisager d’autre Europe qu’étroitement dépendante, c’est une condition sine qua non pour maintenir leur hégémonie globale. Et l’Union européenne ne peut pas être autre chose. N’en déplaise à la Confédération européenne des syndicats (CES) qui, à son congrès de Prague en 2003, se propose à l’unanimité – y compris les représentants de la CGT – d’enliser les travailleurs du vieux continent dans l’impasse de la collaboration de classe par cette directive : « Presser les États membres [de l’Union européenne] de développer des politiques communes de sécurité et des affaires étrangères plus cohérentes afin de renforcer le rôle de l’UE dans la gouvernance internationale. » [25]

Pas d’autre mondialisation que la mondialisation

La mondialisation aggrave les inégalités et les injustices entre les pays et à l’intérieur des pays. Elle divise le monde en zones utiles et inutiles. Par exemple en Afrique, il peut se dérouler des guerres civiles prolongées, des génocides, la famine et les épidémies peuvent frapper des millions de personnes sans que cela émeuve outre mesure les maîtres du monde et leurs serviteurs. Par contre un pays riche en matières premières indispensables à la production capitaliste ou placé sur une des principales voies de communications, alors ce pays entre immédiatement dans une zone utile, il est mis sous surveillance et sommé d’appliquer les directives de l’OMC et du FMI (deux instances placées sous la haute autorité des États-Unis). Si cela s’avère insuffisant il est placé sur la liste des « États voyous » jusqu’au jour où des troupes impérialistes, sous la direction des États-Unis avec ou sans la bénédiction de
l’ONU, lui briseront les reins.

Pour qualifier le stade actuel du capitalisme, certains analystes en sont arrivés à théoriser la notion d’empire. Dans un livre du même nom, Toni Negri et Michel Hardt affirment que « l’impérialisme c’est terminé ». D’après les auteurs « Les États-Unis ne constituent pas le centre d’un projet impérialiste ; et en fait, aucun État-nation ne peut le faire aujourd’hui » et les peuples, appelés « multitude », sont confrontés à la situation suivante : « Au contraire de l’impérialisme, l’Empire n’établit pas de centre territorial du pouvoir et ne s’appuie pas sur des frontières ou des barrières fixées. C’est un appareil décentralisé et déterritorialisé de gouvernement, qui intègre progressivement l’espace du monde entier à l’intérieur de ses frontières ouvertes et en perpétuelle expansion. » [26]

Cette thèse est partagée par certaines tendances du mouvement altermondialiste. Ainsi, après le 11 septembre 2001, on entend de plus en plus de voix qui prêchent la modération : « Nous ne sommes pas contre la mondialisation en soi car c’est un processus inévitable, mais nous voulons une autre forme de mondialisation qui accorde la priorité à l’égalité sociale, au développement des pays du Sud et au respect de l’environnement » déclare Christophe Aguiton, responsable des relations internationales d’ATTAC-France [27] En sachant que la mondialisation n’est pas autre chose que le stade actuel du capitalisme, échangez, dans cette citation le premier terme par le second et vous verrez resurgir l’illusion réformiste d’un capitalisme à visage humain. Cette thèse émerge également chez Toni Negri et Michel Hardt quand ils expliquent : « Notre tâche politique, avancerons-nous, n’est pas simplement de résister à ces processus mais de les réorganiser et de les réorienter vers de nouvelles fins. » [28] On retrouve dans ce camp la direction du PCF qui, dans des Éléments de réflexion préparatoires au 31e congrès, se proposait de « réussir une mondialisation solidaire fondée sur la liberté des peuples. » [29] Décidément le vieux Kautsky et son ultra-impérialisme porteur de paix fait toujours des émules.

Cette thèse sur l’existence d’un Empire a le mérite de mettre l’accent sur les changements intervenus dans le monde depuis la fin de l’ordre de Yalta. Il est certain que les peuples ressentent s’abattre sur eux la chape de plomb d’une force toute puissante et insaisissable qui impose une pensée unique dans les sphères économique, sociale, idéologique, culturelle, pensée unique qui tend à biser, y compris par la guerre, toute forme d'identité qui sortirait du moule des films hollywoodiens noyés dans le Coca-Cola.

Mais, il nous est impossible de faire notre l’idée que l’impérialisme c’est terminé. La mondialisation a renforcé les caractéristiques de l’impérialisme sur la fusion-concentration du capital et des entreprises avec leurs cortèges de plans de licenciements massifs, sur la dictature du capital financier parasitaire et prédateur, sur la colonisation par le canal des ajustements structurels du FMI, sur la guerre permanente. Pour se partager et se repartager le monde les sociétés transnationales continuent de s’appuyer sur la puissance militaire, monétaire et économique d’un ou plusieurs États dominants. La mondialisation est encore loin d’avoir homogénéisé le monde et les États nations n’ont pas encore fini de servir leur bourgeoisie. A moins d’éluder purement et simplement la question, la fusion des bourgeoisies en une seule – qu’elle soit continentale ou mondiale – cela ne peut être que le produit d’un long processus de guerre. Nous ne sommes pas obligés de croire les théoriciens qui présentent la mondialisation comme la période où la sphère économique et financière deviendrait autonome du pouvoir politique comme l’affirme avec aplomb Daniel Hamilton : « Nous sommes arrivés dans un nouveau territoire où les intérêts économiques et sociaux spécifiques et les acteurs transnationaux transgressent les frontières nationales, outrepassent les formes traditionnelles de gouvernance dans l’ensemble du monde atlantique. » [30]

Les communistes savent depuis longtemps que les forces productives étouffent dans le cadre étroit des frontières nationales. Léon Trotsky l’a synthétisé ainsi en 1929 : « Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses unités nationales mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les frontières nationales. La guerre impérialiste ne fut qu’une des manifestations de ce fait. » [31] Mais, rien ne vient attester dans la réalité présente que la bourgeoisie peut se passer de l’État qui exprime, comme le soulignait Engels : « sous une forme condensée les besoins économiques de la classe régnant sur la production. » [32] Par ailleurs si l’État intervient dans la constitution de la bourgeoisie comme classe, et si la bourgeoisie ne se « développe » que dans sa lutte contre le prolétariat l’État est donc lié à l’histoire de la lutte des classes à laquelle correspond un système politique permettant la domination de la classe capitaliste. Or ces systèmes politiques, produits et agents de la lutte des classes, ne sont pas « démontables » à volonté. Ils sont indispensables à la reproduction sociale et politique de la bourgeoisie. Ils sont donc « indépassables ». Classe sociale basée sur l’exploitation de la classe ouvrière, classe sociale qui ne peut vivre qu’en combattant la classe ouvrière, la bourgeoisie a besoin d’un système politique lui permettant de dominer la classe qu’elle exploite. Elle ne peut donc se libérer de l’État national, alors que la valorisation du capital exige son dépassement. Nous touchons aux fondements des difficultés que rencontrent les bourgeoisies européennes à vouloir créer artificiellement un super-État alors même que la lutte des classes les y conduit. Pour l’instant, l’Union européenne n’est qu’un syndicat du crime capitaliste plus ou moins intégré mais assez efficace pour détruire les conquêtes sociales que la classe ouvrière a imposé par la lutte. Dépasser l’État national, unifier les peuples nécessite donc d’en finir avec le capital, c’est-à-dire avec la propriété privée des moyens de production.

Enfin, la thèse qui considère que cet empire n’a pas de centre s’effondre devant les discours, les actes et la politique des États-Unis que nous venons de mettre en évidence ci-dessus. Et la thèse suivante de Lénine ne nous paraît toujours pas démentie : « Il ne fait pas de doute que le développement va dans le sens d’un seul et unique trust mondial absorbant sans exception toutes les entreprises et tous les États. Mais ce développement s’opère dans des circonstances, sur un rythme, avec des contradictions, des conflits et des bouleversements tels (et non seulement économiques, tant s’en faut, mais aussi politiques, nationaux, etc., etc.) que, sans aucun doute, avant qu’on n’en arrive à un seul trust mondial, à une association mondiale ‘’ultra-impérialiste’’ des capitaux financiers nationaux, l’impérialisme devra inévitablement sauter et le capitalisme se transformera en son contraire. » [33] Telle est bien le problème auquel il convient de chercher une solution dans le cadre de l’indépendance politique de la classe ouvrière.

La lutte contre la guerre et la lutte pour le socialisme sont une seule et même lutte

La guerre que les principaux États impérialistes, unis ou divisés, portent à l’extérieur de leur frontières, ils la pratiquent, tous, à l’intérieur de leurs frontières contre leur propre population. Comme le souligne Claude Serfati, la mondialisation s’accompagne d’une « dynamique régressive du capitalisme » [34]. Il s’agit en réalité d’une contre-révolution réactionnaire. Il s’agit d’une guerre sociale globale, d’une guerre de classe. Il s’agit de la fin de l’ordre de Yalta et du commencement de l’ordre de Bagdad.

Faire une guerre en situation militaire radicalement asymétrique à l’Afghanistan, à l’Iraq, à la Serbie et à bien d’autres petits pays n’est pas une preuve de maîtrise des événements. La tendance du capitalisme à la globalisation fait exploser la contradiction majeure du système d’exploitation : son incapacité à devenir un système homogène mondial et à dominer totalement les masses exploitées et opprimées. La mondialisation est l’impasse du capitalisme et par voie de conséquence de l’humanité. C’est ainsi que la guerre devient la politique de l’impérialisme, tant il est vrai que ce qui fonctionne le mieux dans ce système c’est le complexe militaro-industriel et le militarisme. Il est peut-être encore hasardeux de considérer la situation comme celle d’une crise de direction politique de l’impérialisme, mais les fissures apparues entre les principales composantes du bloc impérialiste à l’occasion du déclenchement de la seconde guerre contre l’Iraq peuvent en constituer les prémisses.

La mondialisation ne se transformera jamais d’une façon lente et paisible en son contraire. Elle n’apportera jamais la paix et la prospérité aux peuples du monde. C’est ce que soulignait, à son époque, Rosa Luxemburg : « Ayant tendance à devenir une forme mondiale, il [le capitalisme] se brise à sa propre incapacité d’être cette forme mondiale de la production. Il offre l’exemple d’une contradiction historique vivante ; son mouvement d’accumulation est à la fois l’expression, la solution progressive et l’intensification de cette contradiction. A un certain degré de développement cette contradiction ne peut-être résolue que par l’application des principes du socialisme, c’est-à-dire par une forme économique qui est par définition une forme mondiale, un système harmonieux en lui-même, fondé non sur l’accumulation mais sur la satisfaction des besoins de l’humanité travailleuse et donc sur l’épanouissement de toutes les forces productives de la terre. » [35]

Le fonctionnement antidémocratique de la mondialisation interdit toute illusion réformiste. L’espoir réformiste s’est brisé dans les décombres du Mur de Berlin. Depuis le début, le capitalisme ne peut être abattu que par la révolution mondiale. La mondialisation rend désormais ce verdict indiscutable.

Pour cela il est urgent d’en finir avec les vieux démons des organisations politiques ouvrières qui s’obstinent à vouloir découper la lutte de classe en rondelles de saucisson. L’impérialisme met en œuvre une stratégie globale, sa guerre est politique avant tout. Elle ne sera mise en échec que par une politique globale de libération.

La contradiction principale se situe toujours entre le système mondial d’exploitation capitaliste et le monde des exploités et des opprimés. La guerre est la réponse impérialiste pour tenter de résoudre cette contradiction à son avantage. Il existe une autre réponse certes difficile à mettre en œuvre sans comprendre les racines économiques et la portée politique et sociale de l’impérialisme. Cette réponse est celle qu’entrevoyait Lénine à la fin de la première guerre mondiale : « L’impérialisme est la veille de la révolution sociale du prolétariat. » [36]

Emile Fabrol

1.- BRZEZINSKI Zbigniew, Le Grand échiquier, Hachette, 1997, page 63.
2.- Prométhée, 3e trimestre 1990.
3.- MARX & ENGELS, Le Manifeste du parti communiste, Le Temps des cerises, 1995, page 9.
4.- MARX Karl, Le Capital, livre 3, Éditions sociales, 1976, pages 314 et 315.
5.- MARX Karl, Le Capital, livre 3, Éditions sociales, 1976, page 317.
6.- MARX & ENGELS, Le Manifeste du parti communiste, Le Temps des cerises, 1995, page 11.
7.- LENINE, l’Impérialisme stade suprême du capitalisme, Le Temps des cerises, 2001, page 47.
8.- LENINE, l’Impérialisme stade suprême du capitalisme, Le Temps des cerises, 2001, page 69.
9.- Le Monde du 17 août 2001.
10.- Cité par Courrier international du 2 août 2001.
11.- SERFATI Claude, A l’encontre, numéro 10/2003.
12.- LUXEMBURG Rosa, L’Accumulation du capital, Éditions Maspéro, 1976,, tome 2, page 134.
13.- LUXEMBURG Rosa, L’Accumulation du capital, Éditions Maspéro, 1976,, tome 2, page 123.
14.- LUXEMBURG Rosa, L’Accumulation du capital, Éditions Maspéro, 1976,, tome 2, page 134.
15.- http://www.iacenter.org.
16.- Cité par Claude Serfati, La Mondialisation armée, Textuel, 2001, page 70.
17.- HUNTINGTON Samuel, International security, volume 17, 1993. Cité par Jean-Pierre Page et Tania Noctiummes dans Les Maîtres du monde ou les dessous de la guerre des Balkans, Le Temps des cerises, 1999, page 40.
18.– Cité par Le Monde diplomatique de septembre 2004.
19.- BRZEZINSKI Zbigniew, Le Grand échiquier, Hachette, 1997, page 68.
20.- Cité par Le Monde diplomatique de mars 2003.
21.- LENINE, L’Impérialisme stade suprême du capitalisme, Le Temps de cerises, 2001, page 207.
22.– Cité par Courrier international du 6 mars 2003.
23.– BRZEZINSKI Zbigniew, Le Grand échiquier, Hachette, 1997, page 105.
24.- BRZEZINSKI Zbigniew, Le Grand échiquier, Hachette, 1997, page 88.
25.- http://www.etuc.org/fr.
26.- NEGRI Toni & HARDT Michel,  L’Empire, Editions Exils, préface.
27.- L’Humanité du 7 novembre 2001.
28.- NEGRI Toni & HARDT Michel,  L’Empire, Éditions Exils, préface.
29.- Communistes, numéro 7 publié dans L’Humanité du 5 septembre 2001.
30.- Cité par Le Monde diplomatique de septembre 2004.
31.- TROTSKY Léon, La Révolution permanente, Les Éditions de minuit, 1963, pages 8 et 9.
32.- ENGELS Friedrich, Sur la religion, Éditions sociales, 1968, page 254.
33.- LENINE, Préface de la brochure de Boukharine L’Économie mondiale et l’impérialisme, Œuvres complètes, Éditions sociales, 1997, tome 22, page 114.
34.- SERFATI Claude dans Les Temps modernes de janvier-février 2000.
35.- LUXEMBURG Rosa, L’Accumulation du capital, Éditions Maspéro, 1976,, tome 2, page 135.
36.- LENINE, L’Impérialisme stade suprême du capitalisme, Le Temps de cerises, 2001, page 44.