Nouvelle Gauche Communiste
courant communiste révolutionnaire (issu du PCF)

La liberté de la concurrence, c'est la liberté du capital

4e trimestre 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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LES PARTISANS de la constitution européenne, de Chirac à Hollande, de Giscard d’Estaing à Strauss-Kahn, répètent à l’envi qu’elle permet une défense intransigeante des droits sociaux et des services publics et garantit une politique de croissance et de plein emploi. Mais cette même constitution est entièrement vertébrée par la défense de la « concurrence libre et non faussée » et de la liberté totale de mouvement des capitaux et des hommes. Or sur ces sujets, les défenseurs de la constitution ne sont pas très explicites, c’est le moins que l’on puisse dire.

Qu’appelle-t-on, une concurrence libre et non faussée ? Pour répondre à cette question, prenons un exemple de concurrence faussée et non libre que les partisans du capital mettent souvent en avant, celui du marché du travail. Pour les « théoriciens » de l’économie libérale, le travail est une marchandise comme les autres, au même titre que les fraises ou les automobiles, qui s’échange sur un marché. Sur ce marché, il existe donc une offre (les travailleurs vendent, offrent leur force de travail) et une demande (les entreprises achètent la force de travail). Plus les salaires seront élevés, plus les travailleurs seront prêts à offrir leur force de travail et moins les entreprises seront d’accord pour embaucher. En effet, si les salaires sont élevés, les travailleurs « préfèreront » le travail aux loisirs (ne pas travailler) et les entreprises estimeront que l’embauche d’un salarié supplémentaire bien payé ne serait pas rentable. Il y aurait donc d’un côté des millions de travailleurs prêts à travailler, ce qui les conduirait à s’offrir sur le marché du travail et de l’autre des entreprises refusant d’embaucher et réduisant ainsi leur demande de force de travail. Dès lors le marché du travail serait déséquilibré, l’offre de force de travail étant supérieure à la demande. Conclusion : il y aurait montée du chômage en raison des salaires trop élevés, salaires qui auraient pu être obtenus par des grèves. Les responsables du chômage sont alors faciles à deviner : les travailleurs eux-mêmes et leurs organisations.

Dans ces conditions, prétendent les « théoriciens » du capital, le retour à l’équilibre sur le marché du travail et la suppression du chômage sont possibles. A condition que le marché fonctionne librement. C’est-à-dire que l’on puisse diminuer l’offre de travail et augmenter sa demande de la part des entreprises. Diminuer l’offre de travail, c’est décourager les travailleurs de venir sur le marché du travail. Comment ? En baissant les salaires. Augmenter la demande de travail, c’est encourager les entreprises à embaucher. Comment ? En baissant les salaires. Par conséquent la baisse des salaires aurait une vertu magique : elle diminuerait l’offre et augmenterait la demande de travail. Le retour à l’équilibre serait donc possible. Et, miracle, le chômage disparaîtrait [1]. Plus précisément, seul subsisterait le chômage volontaire des salariés refusant un bas salaire grâce aux allocations chômage. Cependant, selon les économistes libéraux, le « miracle », c’est-à-dire le retour à l’équilibre sur le marché du travail s’avère impossible parce que sur ce marché la concurrence n’est pas libre, ce qui empêche les salaires de baisser et donc le chômage de disparaître.

En effet, sur ce marché, il existe des « rigidités » qui empêchent les salaires de descendre au niveau suffisant pour l’embauche de tous ceux qui seraient prêts à travailler à ce niveau de salaire. Première rigidité : le SMIC. L’existence d’un salaire minimum constitue un plancher au dessous duquel toute personne de plus de 18 ans travaillant 35 heures par semaine ne peut être payée. Deuxième rigidité : les cotisations sociales, salaire collectif pour les travailleurs, mais coût pour les patrons. Troisième rigidité : les allocations chômage. En effet, elles permettent, certes de moins en moins, à tout travailleur de refuser, pendant un certain temps, tout emploi qu’il jugerait insuffisamment payé. Pour les économistes libéraux, elle est l’une des causes essentielles du chômage. Supprimez les allocations chômage disait l’un d’entre eux, Jacques Rueff, et vous supprimerez le chômage ! [2]

Ces « rigidités » ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont le résultat du combat mené par les travailleurs qui se sont unis, c’est-à-dire qui ont cessé de se faire concurrence entre eux pour constituer un front commun aux capitalistes.

C’est pourquoi, rétablir la concurrence libre sur le marché du travail, c’est en finir avec la principale rigidité que sont les organisations syndicales et le mouvement ouvrier, sorte de « monopole ouvrier » qui empêche les salariés de se faire concurrence entre eux. Au passage, on voit quel est au fond l’enjeu véritable de la lutte de la Commission européenne et des gouvernements contre les monopoles. A ce sujet l’exemple des USA de la fin du 19e et du début du 20e siècle est instructif. A ce moment-là les lois contre la domination des trusts et monopoles ont surtout servi à lutter contre les organisations syndicales accusées de « fausser » la concurrence sur le marché du travail. Quant aux grandes entreprises, elles ont survécu et se sont développées… avec l’appui de l’État.

Plus généralement une concurrence libre et non faussée signifie une concurrence loyale et donc égale. Lorsque les entreprises de plusieurs pays ont des coûts du travail différents parce que le SMIC et les cotisations sociales ne sont pas au même niveau, lorsqu’elles ne supportent pas les mêmes impôts, lorsqu’elles ne bénéficient pas des mêmes subventions et aides de l’État, elles estiment que la concurrence est faussée. Dans ce cas, et uniquement dans ce cas, les bourgeoisies sont favorables à l’égalité. Mais à l’égalité par le bas. Diminuer les salaires allemands pour être à égalité avec les salaires italiens c’est ce que revendique le capital allemand. Diminuer les salaires italiens pour être à égalité avec les salaires grecs, revendique le capital italien. Et chacun d’apporter sa contribution destructrice à cette marche sans fin de l’égalité dans la concurrence. Sans fin, parce que la liberté de la concurrence permet justement de baisser toujours plus les coûts de production et donc les coûts du travail.

De plus cette liberté de la concurrence passe par la libre circulation des capitaux entre les sphères de production et entre les pays. Elle passe par la mobilité du capital.

Sans revenir ici en détail sur le fonctionnement de l’économie capitaliste, on constate que lorsque dans une branche économique, les prix du marché sont supérieurs à ce que Marx appelle les prix de production, cela signifie que les capitalistes de cette branche obtiennent des profits supérieurs à la moyenne. Ce surprofit attire de nouveaux capitaux qui eux aussi veulent profiter de la situation. De là un mouvement de capital qui part des branches à profit faible vers les branches à profit élevé, ce qui va conduire à un nivellement temporaire et toujours remis en cause par le capital lui-même constamment à la recherche de branches à surprofit.

Cette liberté du capital, indispensable au fonctionnement de l’économie capitaliste fondée sur la recherche du profit et de son partage équitable entre les capitalistes, est au cœur de la constitution européenne. Elle a déjà été expliquée… par Marx dans un passage du Capital que l’on croirait écrit pour notre combat en faveur du NON. En effet, Marx écrit : « Le nivellement constant des inégalités non moins constantes s’accomplit d’autant plus vite que : 1° le capital est plus mobile, partant plus facile à transférer d’une sphère ou d’une place à une autre ; 2° que la force de travail peut être jetée aisément d’une sphère à une autre, d’un point local de la production à un autre. Le premier point suppose une liberté du commerce totale à l’intérieur de la société et la suppression de tous les monopoles, sauf ceux qui sont naturels, c’est-à-dire qui résultent du mode de production capitaliste lui-même. De plus, il suppose le développement du système de crédit qui, face aux capitalistes isolés, concentre la masse inorganique du capital social disponible ; enfin, la subordination des différentes sphères de production aux capitalistes. Cette dernière condition est déjà incluse dans notre hypothèse, à savoir que la conversion des valeurs en prix de production concerne toutes les sphères de production exploitées sur la base capitaliste. Mais le nivellement lui-même se heurte à des difficultés plus grande encore quand de nombreuses et très importantes sphères de production dont l’exploitation n’est pas capitaliste (comme, par exemple, l’agriculture des petits paysans) s’intercalent entre les entreprises capitalistes et s’entrelacent avec elles. Enfin, le premier point présuppose une grande densité de la population. Venons au second point : il est conditionné par l’abrogation de toutes les lois empêchant les ouvriers de passer d’une sphère de production à l’autre, d’un lieu de production à n’importe quel autre ; il suppose l’indifférence de l’ouvrier à l’égard du contenu de son travail ; la réduction aussi grande que possible du travail dans toutes les sphères de production à du travail simple ; la disparition de tout préjugé professionnel de la part des ouvriers ; enfin et surtout, la soumission de l’ouvrier au système de production capitaliste. D’autres précisions sur ce sujet ont leur place dans une étude spéciale sur la concurrence. » [3]

Comme on peut le voir, la liberté du capital passe par l’abrogation de toutes les lois qui empêchent les ouvriers de passer d’une sphère de production à une autre, c’est-à-dire de toutes lois qui empêchent et limitent les licenciements et la mobilité des travailleurs. Plus généralement écrit Marx, la concurrence des capitaux qui passe par leur mobilité exige « la soumission de l’ouvrier au système de production capitaliste », soumission qui ne peut avoir lieu que par son « individualisation », la fin de toute organisation collective et la concurrence des ouvriers entre eux.

La libre concurrence est donc au cœur de la constitution européenne tout simplement parce que ce texte n’a qu’un but : la défense du capital. Concernant ce lien entre concurrence et capital, les marxistes sont loin, très loin, d’être désarmés. Pour Marx, le capital n’est pas une chose. Il est un rapport social d’exploitation. Le capital est à la recherche d’un surtravail toujours plus grand, d’un surtravail gratuit produisant de la plus-value. Mais qu’est ce qui pousse chaque capital particulier à se comporter comme du capital, c’est-à-dire à accroître l’exploitation des salariés ? Pour Marx, c’est précisément l’existence d’autres capitaux particuliers. En d’autres termes, c’est l’action du capital sur le capital. Par conséquent l’existence du capital suppose une pluralité de capitaux qui se font concurrence. A ce sujet, Marx écrit : « Dans la concurrence, cette tendance inhérente au capital en général apparaît au capital particulier comme une contrainte exercée sur lui par les autres capitaux pour qu’il dépasse toute proportion. Il est constamment harcelé : marche, marche ! » [4]

Autrement dit : « La nature du capital ne s’exprime dans la réalité que comme une nécessité extérieure, au travers de la concurrence. Celle-ci fait que les nombreux capitaux imposent à eux-mêmes et aux autres les lois immanentes du capital (…) L’action des capitaux les uns sur les autres fait qu’ils doivent se comporter comme du capital. » [5]

Plus généralement, Marx écrit : « la libre concurrence n’a jamais été analysée jusqu’ici par les économistes, bien qu’ils n’aient que ce mot à la bouche et affirment qu’elle est le fondement de toute la production bourgeoise. Elle n’a été comprise que dans son opposition à la production féodale, comme négation des monopoles, des corporations, des règlements administratifs : bref, dans son sens négatif. Mais n’existe-t-elle pas pour elle-même ? (…) Par définition, la concurrence est la nature interne du capital. Sa caractéristique essentielle est d’apparaître comme l’action réciproque de tous les capitaux : c’est une tendance interne apparaissant comme imposée de l’extérieur. Le capital n’existe, et ne peut exister, qu’en étant divisé en d’innombrables capitaux : c’est pourquoi il est conditionné par l’action et la réaction des uns et des autres ? » [6]

En d’autres termes « la libre concurrence exprime le développement réel du capital. Au travers d’elle, le capital individuel se voit imposer comme nécessité extérieure ce qui correspond à sa nature même et au mode de production qui repose sur lui. » [7]

La politique monétaire, une arme des bourgeoisies

Vertébrée par la libre concurrence et la libre circulation du capital, la constitution européenne sacrosanctifie le traité de Maastricht et les immenses pouvoirs donnés par les gouvernements à la Banque centrale européenne (BCE) dont l’objectif premier est la lutte pour la stabilité des prix. A priori, qui pourrait se plaindre d’une stabilité des prix, garantie d’une sauvegarde du pouvoir d’achat ? Mais depuis le début des années 1980, les partisans de la lutte contre l’inflation, de Reagan à Thatcher en passant par Jacques Delors, ont désigné les responsables de l’inflation : il s’agit des salaires. Leur « raisonnement » est simple : si les salaires augmentent, les coûts de production suivent et les entreprises sont alors « obligés » de répercuter cette hausse sur leurs prix.

Obligées ? Les entreprises pourraient parfaitement augmenter les salaires sans augmenter les prix à condition d’accepter une baisse de leurs profits. Par conséquent, si elles augmentent leurs prix, c’est pour récupérer les profits perdus par l’augmentation des salaires. Il n’y a donc pas une course salaires-prix qui conduirait à une spirale inflationniste, mais bien plutôt une volonté des capitalistes d’utiliser la hausse des prix pour sauver leurs profits. Dès lors, considérer les salaires comme responsables de l’inflation est une supercherie qui cache mal la volonté de les voir augmenter moins vite que les prix pour accroître les profits des entreprises. Tel a été le but de la politique de désindexation des salaires sur les prix lancée par Delors en 1983 et maintenue par tous les gouvernements.

C’est dans ce cadre que prend place la politique monétaire de la BCE qui s’adresse aux capitalistes en ces termes : si vous augmentez les salaires, j’augmente les taux d’intérêts, et lorsque vous irez à la banque emprunter de l’argent pour investir… ou spéculer, cela sera plus cher. Donc, si vous voulez de l’argent à faible taux d’intérêt, tenez les salaires et au passage augmenter vos profits. La lutte contre l’inflation et pour la stabilité des prix – toute relative d’ailleurs – est donc une arme antisalariale.

C’est dans le même sens qu’agit la politique budgétaire de réduction des dépenses publiques et de privatisations. Dans ce domaine également, il y a le discours et la réalité. La réalité : la diminution des impôts réduit les recettes de l’État et constitue une arme pour justifier la réduction des dépenses. Quant aux privatisations, elles élargissent les possibilités d’accumulation du capital des entreprises privées. Tout ceci au nom de la libre concurrence et de la libre circulation des capitaux. Il faut alors briser tous les carcans « collectifs » (code du travail, conventions collectives, entreprises publiques, fonction publique, etc.) qui limitent les mouvements du capital. Il faut donc décentraliser et individualiser.

Mais dans le même temps, les bourgeoisies européennes centralisent et « rigidifient » les politiques monétaire et budgétaire. Les deux faces d’une même politique anti-ouvrière contenue dans les traités de Rome et de Maastricht et que parachève la constitution capitaliste en Europe.

Albert Savani

1.- Mais on le sait, les miracles n’existent pas. Lors de la crise de 1929 aux USA, et aujourd’hui dans le monde entier, des travailleurs sans défense sont prêts à travailler pour de très faibles salaires. Ils ne trouvent pas pour autant un emploi.
2.- Jacques Rueff. Auteur d’un rapport anti-ouvrier au début de la Ve République dont se réclame la commission Camdessus d’aujour-d’hui. Continuité !
3.- Marx, le Capital, tome 6, page 211
4.- Marx, Grundisse, Éditions Anthropos, tome 1, page 371.
5.- Marx, Grundisse, Éditions Anthropos, tome 2, pages 168 et 169.
6.- Marx, Grundisse, Éditions Anthropos, tome 1, page 371.
7.- Marx, Grundisse, Éditions Anthropos, tome 2, page 167.