Nouvelle Gauche Communiste
courant révolutionnaire du PCF

L'OTAN
bras armé de
la
mondialisation

Numéro 58
3e trimestre 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L’ORDRE de Yalta a été marqué par une opposition entre deux blocs économiques, politiques et militaires. Chacun d’entre eux était doté d’une organisation militaire dont le principal terrain d’intervention se situait en Europe : l’OTAN pour le bloc de l’Ouest et le Pacte de Varsovie. L’ordre de Bagdad se caractérise quant à lui par la survie d’une seule de ces organisations à vocation militaire : l’OTAN.

Ainsi, dans un document intitulé « Rapport annuel au Président et au Congrès », le secrétaire d’État américain à la défense, William Cohen n’hésitait pas à déclarer 10 ans après la disparition de l’URSS, que « l’OTAN élargie et placée sous le leadership des États-Unis, demeure l’organisation militaire prééminente en matière de promotion de la stabilité et de la sécurité » [2]. Dressant un constat assez similaire, Alexandra Novosseloff souligne que « l’OTAN s’est imposée parce qu’elle est l’organisation militaire la plus intégrée du continent européen ; elle est la seule à travers laquelle les États-Unis veulent bien intervenir (puisqu’ils la contrôlent entièrement) ; elle est également, par défaut, la seule organisation capable de mener des opérations complexes, à caractère coercitif notamment » » [3]. Mais l’OTAN dont il s’agit s’éloigne, désormais, fortement de celle créée pour faire face à l’URSS. Loin de disparaître avec l’ennemi dont l’existence était sensée justifier sa propre vie et sa destinée, elle a mué et s’est transformée en élargissant sa composition, son champ d’intervention géographique et ses missions, comme en témoigne son intervention au Kosovo en 1999, année de son 50ème anniversaire, dessinant les contours du nouvel ordre (que nous qualifions d’ordre de Bagdad).

Le processus de transformation de l’OTAN s’est traduit par un élargissement de sa composition originelle (l’Europe de l’Ouest, la Turquie et l’Amérique du Nord) aux États membres du Pacte de Varsovie (pour partie). En préalable à cette recomposition, « l’enfant turbulent » de l’OTAN (la France) est rentrée dans le rang. Quelques mois seulement après son élection, en 1995, le président français, Jacques Chirac, réintégrait la France dans les structures militaires intergouvernementales atlantiques que celle-ci avait quitté en deux temps (1958 puis 1966), sous la présidence du général de Gaulle. Le second préalable fut la clarification – normalisation de la Russie, successeur de l’URSS. Dans ce sens, était signé, le 27 mai 1997 à Paris, un document intitulé « acte fondateur des relations OTAN-Russie » [4]. Par ce mécanisme diplomatique, l’OTAN et la Russie négociaient le degré d’élargissement atlantique acceptable par Moscou. Un Conseil conjoint permanent (CCP) OTAN-Russie voyait le jour ainsi que diverses initiatives comme le Partenariat pour la paix (PPP). Les nouvelles règles du jeu étant fixées, l’OTAN pouvait alors s’ouvrir à de nouveaux membres. Le sommet de l’OTAN, tenu du 6 au 9 juillet 1997 à Madrid, a ainsi entériné l’adhésion de la Hongrie, de la Pologne et de la Tchéquie (intégration effective en 1999). Cette première vague a été suivie, cinq plus tard par une seconde en 2004 (Bulgarie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Slovaquie et Slovénie). L’OTAN dont le nombre est passé de 16 à 26 membres, possède désormais des frontières avec la Russie.

Cette évolution s’est faite parallèlement à l’élargissement de l’Union européenne (de 15 membres à 25 au 1er mai 2004). Ces deux entités, qui ont de ce fait 19 États membres communs, sont également liées par un « partenariat stratégique ». Dans le paragraphe 30 du concept stratégique de l’OTAN adopté à l’occasion du sommet de Washington des 23 et 24 avril 1999, on peut lire fort logiquement que « l’Identité européenne de sécurité et de défense (ISD) continuera d’être développée au sein de l’OTAN. Ce processus exigera une coopération étroite entre l’OTAN, l’UEO et, lorsqu’il y aurait lieu, l’Union européenne ».

Toutefois, il convient de remarquer que « l’OTAN sous contrôle américain empêche toute construction purement européenne. Il n’y a donc que des constructions symboliques et vassales de l’OTAN », voire de souligner que « le collier et la chaîne (de l’Europe) s’appellent OTAN » [5]. L’Alliance atlantique serait donc « un instrument de l’hégémonie américaine (…) maintenant l’Europe sous protectorat du point de vue de la sécurité et risquant de la diviser » [6]. Dit autrement, l’OTAN « aurait été maintenue en raison de l’influence politique qu’elle procure aux États-Unis en Europe et parce qu’elle bloque le développement d’un système stratégique européen rival de celui des États-Unis » [7]. C’est donc dans ce cadre précis que le processus d’élargissement des missions et du champ géographique de l’OTAN s’est produit et s’est matérialisé par l’intervention contre la Serbie en 1999.

Le champ géographique d’intervention de l’OTAN était limité, au cours de la guerre froide, au territoire de ses membres et à celui d’un éventuel agresseur. Avec la nouvelle donne internationale, ce champ s’est étendu comme en atteste l’intervention en Iraq [8] et celle de Bosnie. Ces actions correspondent, au demeurant, au paragraphe 41 du concept stratégique de l’OTAN (sommet de Washington de 1999) qui dispose que les forces militaires des États membres doivent être prêtes « à conduire des opérations de réponse aux crises de ne relevant pas de l’article 5 ». Ce dernier posait comme seul fondement de l’OTAN, la solidarité face à un agresseur. A compter de 1999, l’OTAN en compte deux, dont l’un l’autorise à sortir de la zone traditionnelle d’intervention qui était la sienne depuis sa création.

Afin de se forger une nouvelle légitimité, l’OTAN a donc transformé le contenu des missions qui lui étaient attribuées. Cette évolution s’est faîte progressivement au cours de la dernière décennie du 20ème siècle.

En novembre 1991, lors de son sommet de Rome, l’Alliance atlantique a adopté un nouveau concept stratégique et une déclaration sur la paix et la coopération, se taillant des habits neufs parmi lesquels on retrouve : la lutte contre la prolifération des armes de destructions massives, la lutte contre l’instabilité régionale, la gestion de crises, et la lutte contre le terrorisme. En juin 1992, ce processus d’aggiornamento se poursuivait par l’affirmation de la volonté de l’OTAN de participer aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Dès juillet 1992, elle mettait à disposition de l’ONU des troupes et les envoyait en ex-Yougoslavie. En 1994, lors de son sommet de Bruxelles, l’OTAN proclamera de nouveau sa volonté de « soutenir, au cas par cas et selon ses propres procédures, des opérations de maintien de la paix et autres opérations menées sous l’autorité du Conseil de sécurité des Nations Unies ». Dans le paragraphe 31 de son « concept stratégique » de 1999, l’OTAN réitérera cette ligne directrice.

Dans le processus de transformation de l’OTAN, l’adoption du document intitulé « concept stratégique » (à ne pas confondre avec le « nouveau concept stratégique » de 1991) lors du sommet de Washington d’avril 1999 apparaît comme un tournant. L’organisation célèbre alors son cinquantième anniversaire et le dixième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Si les États-Unis font figurent de puissance orpheline de tout ennemi global, il en va de même pour l’OTAN. Celle-ci peut en conséquence, sous la tutelle de son principal membre, annoncer l’ampleur de ce qu’elle considère être comme son champ d’intervention.

Le concept stratégique intègre ainsi dans la compétence de l’OTAN « les facteurs politiques, économiques, sociaux et environnementaux en plus de l’indispensable dimension de défense » (paragraphe 25) et « la rupture des approvisionnements en ressources vitales » (paragraphe 24) comme les hydrocarbures. Il y a, de ce fait un changement de nature de cette organisation dont les missions sont organisées autour de 5 axes majeurs : la sécurité, la consultation, la dissuasion et la défense, la gestion des crises et le partenariat (paragraphe 10).

Pour mettre en œuvre ces orientations, l’organisation n’attendra pas leur adoption officielle. En effet, quelques semaines avant le sommet de Washington était déclenchée l’opération « force alliée » ou « force déterminée » contre la République fédérale de Yougoslavie. Depuis 1997, les violences entre les diverses populations (Serbes et Albanais (90% de la population totale) pour l’essentiel, les premiers étant majoritairement chrétiens-orthodoxes et les seconds musulmans) de la province du Kosovo ne cessaient de s’intensifier. Séparatistes albanais et forces serbes (revendiquant le Kosovo comme le berceau de la nation serbe) s’affrontaient sur fond « d’épuration ethnique ». Le 23 mars 1999 (un mois avant le sommet de Washington), l’OTAN intervenait militairement pour la première fois de son histoire et en pleine commémoration de son 50ème anniversaire ; l’État visé par cette action militaire n’ayant, qui plus est, commis aucune agression contre un membre de l’Alliance.

Selon Ignacio Ramonet, ces bombardements ont fait une victime « collatérale » en dehors de la Yougoslavie, l’ONU dont le discrédit s’est aggravé. Et pour cause, « la guerre au Kosovo a été décidée par l’OTAN sans que nulle résolution du Conseil de sécurité de l’ONU l’autorise explicitement. C’est la première fois que l’on a assisté, dans une affaire aussi grave, à la mise à l’écart de l’ONU, la seule plate-forme internationale pour la résolution des conflits et le maintien de la paix » [9]. Dans cette espèce, « l’OTAN n’a pas hésité à transgresser (…) des interdits majeurs de la politique internationale : la souveraineté des États et les statuts de l’ONU » [10].

Cette guerre inégale [11] qui n’est pas sans apparaître comme une répétition de celle qui sera menée contre l’Iraq en 2003, poursuivait des buts précis. Nous pouvons en appréhender plusieurs (indépendamment de la démonstration administrée aux Européens de leur faiblesse et de leur infériorité).

Le premier d’entre eux renvoie à la volonté de légitimer une OTAN orpheline du Pacte de Varsovie et en quête d’une raison justifiant sa persistance :  « Pour les États-Unis, le Kosovo ne présente aucun intérêt stratégique, ni au sens moderne de cette expression. Pour eux, qui sont entrés à reculons dans la crise des Balkans dès 1991, l’affaire du Kosovo leur a fourni un prétexte idéal pour boucler un dossier auquel ils tiennent plus que tout : la nouvelle légitimation de l’OTAN » [12].

Le second vise à transformer en actes les orientations, contenues dans le concept stratégique : « Le Kosovo a fourni aux États-Unis l’occasion d’appliquer le nouveau « concept stratégique » de l’OTAN, quelques semaines avant son adoption officielle à Washington, le 26 avril 1999 » [13].

Ce « concept stratégique » revêt une réelle importance puisqu’à travers ce document l’OTAN ne reconnaît plus, désormais qu’une responsabilité principale au Conseil de sécurité en matière de maintien de la paix et de la sécurité internationales. Or, « ceci donne un droit implicite à l’OTAN pour contourner le Conseil de sécurité, car « responsabilité principale » ne veut pas dire responsabilité exclusive » » [14].

Le troisième tend ainsi à marginaliser l’ONU en lui substituant dans certains cas l’OTAN. Il s’agit ici, pour Serge Sur, de « tourner le droit de veto. La justification est toujours la sécurité collective, et même le respect de la Charte, mais en court-circuitant les responsabilités institutionnelles du Conseil » [15]. Et d’ajouter, que « cette prétention est passée par trois stades. D’abord l’OTAN, à la recherche d’une nouvelle légitimité après la disparition de l’URSS, s’est en quelque sorte proposée comme bras armé de l’ONU, en théorie sous son contrôle (…) Ensuite, dans le contexte des accords de Dayton (1995), négociés hors des Nations Unies, l’OTAN a été formellement chargée par le Conseil de sécurité d’assurer le respect des Accords sur le terrain (…) Enfin, avec l’affaire du Kosovo, l’OTAN s’est entièrement passée de toute autorisation du Conseil ». Dans le quotidien français Le Monde (9 décembre 1998), la secrétaire d’État américaine aux affaires étrangères, Madeleine Albright avait expliqué que « l’Alliance ne peut pas être l’otage du veto de tel ou tel pays contre une opération, car, dans une telle hypothèse, l’OTAN ne serait qu’une simple filiale de l’ONU ». Or, les États-Unis n’ont que peu de considération pour l’ONU.

Le 4ème but de l’opération militaire contre la République fédérale de Yougoslavie, consiste à créer une nouvelle règle de droit, celle d’un droit d’intervention pour les Etats ou leurs organisations, en dehors du strict cadre du Conseil de sécurité, celui-ci étant jugé incapable de faire face à la situation. Sophie Albert considère, d’ailleurs que « les événements internationaux, en tant que pratique des États ou des organisations internationales sont révélateurs du droit ou du moins peuvent annoncer son élaboration. Un coup de clairon aussi peut légal (l’intervention au Kosovo) pourrait-elle annoncer la création d’une norme ? C’est possible tant du point de vue formel que du contenu de la norme. Il peut s’agir d’une pratique annonçant une coutume sauvage, révolutionnaire, devenant effective avec une rapidité extraordinaire (…) Elle sera sans doute validée par des résolutions déclaratoires d’organisations européennes, et peut-être même par l’ONU et, elle l’est par l’OTAN évidemment. L’élaboration du droit est en marche » [16]. Les diverses crises internationales intervenues depuis ne donnent-elles par raison à cette juriste de l’Université Paris I ? Dans un tel contexte, la transformation de l’OTAN en un « organisme de sécurité collective » a conduit directement à l’affirmation d’un droit d’intervention unilatéral étatique ayant pour cadre des coalitions ad hoc. Les États-Unis sont les principaux promoteurs (aux cotés d’Israël) d’un tel droit unilatéral de recours à la force sans autorisation du Conseil de sécurité, en dehors des hypothèses classiques de légitime défense [17].

Avec la fin de la guerre froide, l’OTAN s’est donc transformée : « à l’heure de la mondialisation libérale, pour accompagner sa logique et prévenir ses risques, les États-Unis veulent faire de l’OTAN le bras armé de cette mondialisation, son appareil de sécurité » [18]. Pour ce faire l’OTAN dispose de moyens colossaux : les dépenses militaires de ses États membres représentaient 600 milliards de dollars en 2003 (dont les 2/3 assurés par les seuls États-Unis), soit 63% des dépenses militaires mondiales.

L’OTAN est également la principale puissance nucléaire. Elle regroupe les forces nucléaires américaines, britanniques et françaises autour d’une doctrine d’emploi explicitée dans le concept stratégique de 1999 : maintien à un niveau minimum compatible avec l’environnement de sécurité existant (paragraphe 64) ; maintien de tout agresseur dans le doute quant à la façon dont les alliés riposteraient en cas d’agression militaire (paragraphe 62, le texte ne précise pas s’il s’agit d’une agression conventionnelle ou non) ; travaux de défense antimissile (paragraphe 56).

Ce faisant, l’Alliance (et ses États membres) apparaît comme l’un des principaux acteurs du poker des armes de destruction massives. Si les arsenaux britanniques et français sont bien réels, ils demeurent négligeables comparés à celui des États-Unis.

Ainsi derrière, l’OTAN se profile en dernier ressort les États-Unis. Comprendre ce bloc militaire passe par la compréhension de l’évolution des États-Unis.

Or, une centaine d’années après la vague impérialiste qui les secoua à la fin du 19ème siècle [19], ceux-ci renouent à l’issue de la guerre froide avec leurs tentations impériales. Au point que les écrits du journaliste Marse Henri Watterson, datant de 1890 n’ont pris aucune ride malgré le temps : « nous sommes une grande république impériale destinée à exercer une influence déterminante sur l’Humanité et à façonner l’avenir du monde comme aucune autre nation, y compris l’empire romain, ne l’a jamais fait » [20].

Dans cette ligne droite, les responsables politiques américains qui se succéderont,  réaffirmeront les uns après les autres, le rôle dirigeant de leur État. Le secrétaire d'État aux affaires étrangères, Waren Christopher note ainsi en janvier 1995 que « l'Amérique doit continuer à s'engager et diriger (...) La guerre froide étant derrière nous, les États-Unis ont une chance d'édifier un monde plus sur et mieux intégré, fondé sur des sociétés ouvertes et des marchés ouverts. Nous sommes la plus grande puissance militaire et économique du monde» [21]. William Clinton complétera les propos de son secrétaire d'État en soulignant que «notre sécurité dépend du maintien de notre position dominante dans le monde» [22].

Cette orientation a pour corollaire une puissance militaire unique comme le proclamera Waren Christopher dans son intervention de janvier 1995: « pour jouer un rôle de direction, il faut que nous soyons prêts à soutenir la diplomatie par la menace crédible du recours à la force. Aussi, le président Clinton est-il résolu à ce que l'armée américaine demeure la force de combat la plus puissante et la plus efficace du monde ».

Orientation que William Clinton a confirmée: «dès que je suis entré en fonction, j'ai promis que notre pays maintiendrait les forces armées les mieux équipées, les mieux entraînées et les mieux préparées du monde. Nous l'avons fait et elles le sont» [23].

Jusqu’à la fin de son mandat, cette ligne directrice constituera le fil rouge de la politique internationale de l’Administration « Clinton ». Elle sera rappelée à maintes reprises. Le sénateur Jesse Helms déclarera ainsi en 1996: « nous sommes au centre et nous devons y rester. Les États-Unis doivent diriger le monde en portant le flambeau moral, politique et militaire du droit et de la force » [24].

L’arrivée de Georges Bush Junior aux fonctions présidentielles, en 2000, ne fera que renforcer les choix opérés antérieurement. On pouvait ainsi lire dans les colonnes de l’International Herald Tribune du 7 janvier 2002 que « les États-Unis sont en quelque sorte le premier État proto-mondial (…). Ils ont la capacité de prendre la tête d’une version moderne de l’empire universel, un empire spontané dont les membres se soumettent à son autorité volontairement » [25]. A la recherche d’un ennemi global et en capacité de remplacer l’ex-URSS, la nouvelle administration va donner peu à peu corps aux fantasmes issus de la lecture de l’ouvrage de Samuel Hungtington : « le choc des civilisations et la refonte de l’ordre mondial» [26].

Faisant appel à un « nouveau discours manichéen qui rappelle celui de la guerre froide («l’axe du mal» se faisant l’écho de « l’empire du mal », expression employée par Ronald Reagan pour qualifier l‘URSS)» et « réidéologisant les conflits en cours, en séparant le monde en deux camps », les États-Unis désignent des cibles : les rogues states ou États scélérats, encore appelés États voyous.

Ainsi, « le concept d’État scélérat joue aujourd’hui un rôle primordial dans l‘élaboration et l’analyse des politiques étrangères » [27] des États-Unis. A travers cette politique, il s’agit de prévenir « l’unification des barbares » selon les mots de Zbigniew Brzezinski [28]. Les événements tragiques du 11 septembre 2001 [29] ont eu pour conséquence d’élargir le champ d’application de cette doctrine.

D’une ampleur historique comparable à celle de la chute du mur de Berlin, l’agression commise à l’encontre des États-Unis va leur permettre d’engager devant l’opinion publique mondiale, une guerre « au terrorisme » tant étatique que non étatique.

Toutefois, certains s’interrogent depuis sur les fondements de cette nouvelle guerre : « les États-Unis ne voudraient-ils pas profiter du 11 septembre 2001, pour mettre fin au déséquilibre mondial de l’après mur de Berlin et rétablir un bipolarisme sécurisant à leurs yeux ? » [30].

Quoi qu’il en soit, les États-Unis étaient, depuis la disparition de l’URSS, en difficulté pour définir les objectifs de leur politique internationale, selon Condoleeza Rice [31]. Elle considère dans ce sens que le 11 septembre aura permis de remédier à cette situation d’incertitude comparable à celle des années 1945-1947 qui avaient produit la doctrine du « containment du communisme ».

Trois éléments ont ainsi été clarifiés et dégagés dans les décombres des Twin Tower : la lutte contre le terrorisme, la prévention de la prolifération des armes de destruction massive et enfin la volonté empêcher la détention de telles armes par des gouvernements irresponsables ou des réseaux terroristes.

Tous ces discours ne sont pas restés lettre morte. Ces mots se sont transformés en acte d’autant que les États-Unis n’avaient pas attendus le 11 septembre 2001 pour faire la démonstration de leur force : l’Iraq (1993), Haïti (1994), le Soudan (1998), l’Afghanistan (1998), l’Iraq (1998), le Kosovo (1999), Afghanistan (2001), Yémen (2002), Iraq (2003), etc.

Ce faisant, ils donnent raison à Samuel Huntington pour qui « l’Occident a vaincu le monde non parce que ses valeurs, sa religion étaient supérieures (…) mais plutôt par sa supériorité à utiliser la violence organisée. Les occidentaux l’oublient souvent, mais les non-occidentaux jamais » [32]. Dans la doctrine américaine, la violence est conçue comme un moyen d’agir sur le monde pour le transformer. Georges Bush Junior l’avoue en personne : « les États-Unis occupent actuellement une position exceptionnelle. Nous sommes les leaders du monde. Et un leader doit avoir la faculté d’agir » [33]. Dans le cadre de ce leadership, Washington n’accepte aucune entrave. Le vote par le Conseil de sécurité (résolution 1487 du 12 juin 2003 à l’occasion de laquelle la France et l’Allemagne se sont abstenues) d’une exemption de poursuites devant la Cour pénale internationale au bénéfice des soldats américains participant à des opérations de maintien de la paix en est une exemplification certaine.

Ainsi, les « États-Unis s’arrogent le droit d’user unilatéralement de la force quand ils le souhaitent » [34]. Au demeurant, ils s’en donnent d’ailleurs les moyens les plus larges qui soient. En 2004, leurs dépenses militaires [35] dépassent les 500 milliards de dollars (523 milliards exactement). Depuis 1998, année où leur montant atteignait 296 milliards de dollars, elles ont augmenté de 76%. Ces sommes colossales (à comparer aux budgets nationaux des États de l’Afrique) sont au service d’une stratégie précise. En effet, « dans la nouvelle réorganisation du monde qui commence, les États-Unis misent désormais sur le militaire (et le médiatique). La France et l’Allemagne, en revanche, sur le politique. Pour affronter les problèmes qui accablent l’humanité, celles-ci parient sur la paix perpétuelle. Le président Bush et son entourage sur la guerre perpétuelle » [36].

Imitant Israël, les États-Unis se font même les promoteurs de l’idée de guerre préventive dont l’objectif n’est rien d’autre que d’empêcher un éventuel adversaire de tenter de rejoindre une parité militaire avec eux [37]. Dans un article intitulé « la chute des Nations-Unies » et paru dans de nombreux journaux quotidiens, Richard Perle a exposé cette doctrine qui a été appliqué en 2003 à l’Iraq : « ce siècle lance désormais un défi aux espoirs d’un nouvel ordre mondial. Nous ne vaincrons pas – ni même ne contiendrons – la terreur fanatique, si nous sommes incapables d’exporter la guerre dans les territoires qui la déclenchent. Nous devrons pour cela utiliser la force contre les États qui donnent asile aux terroristes, comme nous l’avons fait pour détruire le régime des talibans en Afghanistan ».

Il ajoute « Les États les plus dangereux sont ceux qui possèdent des armes de destruction massive, des armes chimiques, biologiques et nucléaires qui peuvent tuer non pas des centaines ou des milliers d’individus, mais des centaines de milliers ».

Il termine ainsi : L’ONU « n’est tout simplement pas capable de remplir sa mission. Il ne reste donc que les coalitions formées par les pays de bonne volonté pour faire régner la sécurité. Loin de les dénigrer en tant menace opposée à un nouvel ordre mondial, nous devrions plutôt reconnaître qu’elles sont, par défaut, le meilleur espoir d’un monde pacifié et la véritable alternative à l’anarchie engendrée par l’échec lamentable des Nations-Unies » [38].

Faites au nom de la justice, de la démocratie, de la lutte contre le terrorisme ou contre les armes de destructions massives, ces guerres dites préventives reposent et reposeront avant toute autre chose  sur la préservation et la satisfaction d’intérêts économiques. Ainsi, la puissance militaire américaine a son pendant économique : la mondialisation libérale.

Karim Lakjaa [1]

1.- Doctorant en Droit International à l’Université de Reims – CERRI ; Diplômé du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques de Paris ; Enseignant extérieur de l’École de Commerce de Reims et de l’IUT de Reims ; Collaborateur de la Revue Militaire Suisse et de Damoclés (CRDPC)
2.- COHEN William, Secrétaire d’État à la défense, « Rapport annuel au Président et au Congrès », 2000, page 9.
3.- NOVOSSELOFF Alexandra, « Le Conseil de sécurité des Nations Unies et la maîtrise de la force armée »,  page 406.
4.- Voir sur ce sujet Thierry Garcin, « Les grandes questions internationales », page 49. Voir également les paragraphes 33 à 37 du concept stratégique de l’OTAN, adopté par celle-ci en avril 1999.
5.- RICHARDOT Philippe, « Le grand reclassement », Revue Militaire Suisse, n°12, décembre 2001, page 7. Selon Pierre Weiss, « Les organisations internationales », page 119,
l’OTAN post guerre froide, constitue pour les États-Unis un moyen de « conserver un droit de regard sur l’évolution du vieux continent ».
6.- SUR Serge, « Relations internationales » , Montchrestien, 2004, page 137.
7.- RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 134
8.- Il s’agit ici de l’intervention de 1990 - 1991, puis de l’opération North Watch, dans le cadre de la mise en place de zones d’exclusion aériennes au dessus du territoire iraqien ; les avions américains et britanniques utilisant les bases aériennes turques.
9.- RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 143.
10.-RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 140.
11.- Voir sur le rapport de force, le numéro spécial de RAIDS, « Guerre au Kosovo », n°156, mai 1999. On peut y lire le passage suivant : « on remarquera  cette facilité apparente avec laquelle l’OTAN peut se permettre de sélectionner ses objectifs et de les détruire les uns après les autres, sans pratiquement coup férir (avec, bien sûr, l’exception notable du F117 abattu le 27 mars) », page 16.
12.- RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 133.
13.- RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 135.
14.- NOVOSSELOFF Alexandra, « Le Conseil de sécurité des Nations Unies et la maîtrise de la force armée », Bruylant, 2003, page 407.
15.- SUR Serge, « Relations internationales » , Montchrestien, 2004, page 453. Alexandra Novosselof emploie également l’expression « substitution de l’OTAN à l’ONU » dans l’affaire du Kosovo (page 410).
16.- ALBERT Sophie, intervention sur le Forum « Licéité et conséquence de l’intervention de l’OTAN en République Fédérale de Yougoslavie », Actualité et Droit international (http://www.rdi.org/adi/debat/debatkosovo.htm), 19 avril 1999. Voir également PELLET Alain, « La guerre du Kosovo – le fait rattrapé par le droit », Forum du droit international, La Revue de l’Association du droit international, 1999-3, pages 160-165. Autre ressource utile : Centre de Droit International de l’Université Libre de Bruxelles, « L’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 », (http://www.ulb.ac.be/droit/cdi/otan.html), 7pages.
17.- SUR Serge, « Relations internationales » , Montchrestien, 2004, page 455.
18.- RAMONET Ignacio, « Guerres du XXIe siècle », Galilée, 2002, page 134.
19.- Voir à ce sujet l’article de Philip S. GOLUB, « Les dynamiques du désordre mondial : tentation impériale », le Monde diplomatique, septembre 2002.
20.- Cité par Davis HEALY, « US Expansionism, The Imperialist Urge in the 1890’s » University of Wisconsin press, 1970, p 456.
21.- USIS, Politique étrangère, Bruxelles, 23 janvier 1995.
22.- Message au Congrès sur l'état de l'Union, 25 janvier 1995.
23.- idem
24.- HELMS Jesse, « Entering the Pacific Century », Heritage Foundation, Whasington DC, 1996.
25.- L’Iraq, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord et Cuba ne semblent pas avoir la même analyse de la situation.
26.- HUNGTINTON Samuel « le choc des civilisations », Odile Jacob, 1997. Le titre anglais est "le choc des civilisations et la refonte de l’ordre mondial".
27.- CHOMSKY Noam, « De la guerre comme politique étrangère des États-Unis », Agone, 2001, p 71.
28.- Cité par GOLUB Philip S., opus cité.
29.- BISHARA Marwan, chercheur à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris écrit à leur sujet que « lorsqu’une puissance comme les États-Unis affermit son hégémonie sur la marche du monde ainsi que dans la guerre conventionnelle, ses ennemis et ses victimes ont recours à des moyens de lutte non conventionnels et asymétriques pour la combattre, esquivant sa force et concentrant ses attaques sur ses vulnérabilités », « L’ère des conflits asymétriques », Le Monde Diplomatique d’octobre 2001, pages 20 et 21.
30.- BAVOILLOT-LAUSSADE Richard, « Le septembre noir des États-Unis », Revue militaire suisse, février 2002, n°2, page 15.
31.- Voir LEMANN Nicolas, « The Next World Order : the Bush Administration may have a brand-new doctrine of power », The New-Yorker, 1er avril 2002, p 44.
32.-HUNGTINTON Samuel « le choc des civilisations », opus cité.
33.- WOODWARD Bob, « Bush at War », Simon  Schuster, 2002.
34.- CHMOSKY Noam, « De la guerre comme politique étrangère des États-Unis », opus cité, p 75.
35.- « Bienvenue dans l’économie kakie », Les Enjeux, novembre 2003, pages 62 à 76.
36.- RAMONET Ignacio, « De la guerre perpétuelle », Le Monde diplomatique, mars 2003.
37.- « États-Unis, le concept des actions préventives », RAIDS, « Objectif : Iraq », novembre 2002, p 9.
38.- PERLE Richard, « la chute des Nations-Unies », Le Figaro, 11 avril 2003. Le titre anglais originel était : « Dieu merci, les Nations-Unies sont mortes ».