Nouvelle Gauche Communiste
courant révolutionnaire du PCF

Une seule et même
à Paris
et à Bruxelles

Numéro 60
1er trimestre 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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SANS AVOIR LA PRETENTION de prédire l’avenir ou plus exactement sans vouloir exagérer le mouvement social en construction, il est possible de caractériser la situation présente par un regain d’agitation sociale et par une droite gouvernementale en crise saisie d’angoisse.

Un regain d’agitation sociale.

Le 18 janvier, les salariés de la Poste ont fait grève contre le projet de privatisation de cette entreprise publique, privatisation qui doit s’accompagner d’une fermeture de milliers de bureaux de poste. Le 19 janvier, les cheminots en grève se mobilisent massivement contre la suppression d’environ 4 000 emplois cette année. Le 20 janvier, une grève est fortement suivie dans la fonction publique d’État, territoriale et hospitalière contre une perte du pouvoir d’achat de l’ordre de 5% sur les quatre dernières années. Cette grève a été la plus puissante chez les enseignants . Il est vrai que l’Éducation nationale a déjà été atteinte par le transfert des effectifs techniques aux collectivités territoriales et par la baisse programmée des effectifs ; et maintenant elle est sous la menace d’une nouvelle réforme qui touche les fondements mêmes de l’école (le projet Fillon s’inscrivant totalement dans les consignes élaborées lors du sommet européen de Lisbonne en 2000).

Le 5 février, c’est une journée de manifestation interprofessionnelle contre le projet gouvernemental d’aggravation de la flexibilité du temps de travail, d’augmentation des heures supplémentaires pouvant porter la semaine de travail à 40 heures, voire 60 (ce projet est à rapprocher de celui de révision de la directive européenne sur le temps de travail qui prévoit qu’il sera possible de travailler au maximum 65 heures par semaine). Le gouvernement affirme cyniquement que son intention est de donner la liberté de « travailler plus pour gagner plus » dans un pays où les salaires sont bloqués depuis des années et où surtout le nombre de chômeurs et de travailleurs en situation précaire est de l’ordre de 6 millions. Environ 600 000 travailleurs du public et du privé ont défilé dans les principales villes du pays pour exprimer leur refus de ce recul social mais le gouvernement est resté sourd.

Le 10 février, 100 000 lycéens sont descendus dans la rue pour exiger le retrait pur et simple de la nouvelle réforme de l’école. Et fait nouveau, le gouvernement recule sur un point : il retire la réforme du baccalauréat, mais déclare la procédure d’urgence pour faire passer en force le cœur de son projet.

Certes une hirondelle ne fait pas le printemps, mais une chose est certaine la période actuelle est marquée par une agitation sociale réelle contre la politique de régression sociale généralisée impulsée par le gouvernement Chirac-Raffarin, le MEDEF et l’Union européenne. Cette politique insupportable sera de nouveau contestée par les rendez-vous du 8 mars pour la jeunesse lycéenne et du 10 mars pour les travailleurs. La pression monte pour un véritable mouvement d’ensemble.

A ces moments importants de la mobilisation il faut ajouter une multitude de grèves et d’actions dans les entreprises privées où le patronat a le plus souvent recours à la répression contre les militants. Ces salariés affrontent la froide dictature des actionnaires. Ces derniers poursuivent le processus de licenciements (d’après les dernières statistiques officielles le taux de chômeurs indemnisés vient d’atteindre les 10% de la population active) et empochent les réductions d’impôts et de cotisations sociales que lui octroie largement le gouvernement, comme l’atteste la loi Borloo dite de cohésion sociale qui s’apparente plus du brancard social que d’une lutte efficace contre la précarité et la pauvreté qui s’étendent dans le pays.

Un gouvernement saisi par l’angoisse.

Après le départ « volontaire » de Sarkozy du ministère des finances, c’est son successeur, Gaymard, qui est contraint à la démission, celui-ci se permettait de se faire payer par le budget de l’État un loyer exorbitant pour son appartement de fonction au moment où il était chargé de mettre en musique la réduction drastique des dépenses publiques pour respecter les insoutenables critères de Maastricht. Cette affaire n’est pas un phénomène sans importance, elle est l’image du cynisme d’une bourgeoisie qui s’en met plein les coffres-forts tout en développant la tendance à la paupérisation des couches populaires.

Bien que minoritaire et démocratiquement illégitime depuis ses deux cuisantes défaites lors des élections régionales et européennes de 2004, le gouvernement Chirac-Raffarin poursuit sa politique réactionnaire. Mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’agit pas dans la sérénité. Ce serait plutôt la précipitation qui s’empare de l’action gouvernementale comme l’illustre la déclaration d’urgence pour faire passer le projet Fillon contre le rejet massif exprimé par les enseignants et les lycéens et comme l’illustre également la précipitation du calendrier de ratification de la constitution « européenne ».

De toute évidence le gouvernement redoute que le travailleur devenu électeur fasse le rapprochement entre sa politique et celle que le « traité établissant une constitution européenne » prétend vouloir constitutionnaliser. Un tel rapprochement, que cet article se propose de démontrer, conduirait inévitablement à la victoire du NON. Comptant sur le concours des organisations syndicales respectant la décision de la CES ou au moins leur « neutralité » comme le souhaitait ouvertement la direction de la CGT, les tenants du OUI – de Chirac à Hollande en passant par Seillères – avaient parié sur une forte abstention populaire pour que la ratification de la constitution « européenne » passe sans coup férir. Le scénario était infaillible. Il prenait appui sur trois contrevérités : faire croire que le choix est entre pour ou contre un continent (l’Europe) comme à l’époque de la ratification du traité de Maastricht, faire croire que le projet constitutionnel est politiquement neutre et surtout qu’il n’y a aucun rapport entre la politique « nationale » et la politique « européenne ».

Patatras ! Deux événements viennent contrecarrer le consensus. Lors du référendum interne du PS 42% des adhérents se prononcent pour le NON, et voilà le secrétaire général qui ressuscite le « centralisme démocratique » pour tenter de museler ses opposants. Et surtout le Comité confédéral national (CCN) de la CGT des 2 et 3 février vient de battre à plate couture le tandem Thibault/Le Duigou (81 pour, 18 contre et 17 abstentions) en déclarant : « La CGT se prononce contre la construction européenne actuelle marquée par un assujettissement des droits sociaux aux logiques de la rentabilité et de la concurrence dont les principales dimensions se retrouvent dans le projet de traité constitutionnel. Le CCN se prononce pour le rejet de ce traité constitutionnel. Il s’engage à poursuivre et développer les débats initiés. La CGT a exigé l’organisation d’un référendum sur le traité constitutionnel, elle appelle tous les salariés à y participer. (les passages en gras sont soulignés par nous) »

La prise de position du CCN de la CGT des 2 et 3 février est un événement d’une immense portée. C’est la résultante des combats de classe malgré le peu de résultats obtenus : mouvement généralisant de grève en 2003, processus de privatisation d’EDF-GDF, processus de liquidation de la sécurité sociale, etc. où le moins que l’on puisse dire c’est que la direction confédérale n’a pas tout mis en œuvre pour assurer le succès de ces affrontements. C’est la résultante de toutes les résistances exprimées par le mouvement ouvrier depuis une dizaine d’années. Bien que les minoritaires manifestent leur peu d’empressement à appliquer la décision majoritaire du CCN – par exemple le tract d’appel de la CGT à la manifestation du 19 mars à Bruxelles n’évoque pas la constitution « européenne » - c’est bien la question de la nature de la CGT qui est posée : syndicat d’accompagnement comme le définissent la CES et la constitution « européenne » ou syndicat de défense des intérêts du monde du travail dans son ensemble.

Un enjeu politique considérable.

Il s’agit pour la bourgeoisie et ses gérants élus de faire plébisciter le capitalisme avec son cortège de destruction des services publics, des conquêtes sociales et de la démocratie. Leur but affiché est de constitutionnaliser le capitalisme. L’issue dépend exclusivement du rapport de force politique et social en construction. Avec la victoire du OUI, les gérants du capitalisme espèrent obtenir un répit pour se mettre en ordre de marche dans la préparation des échéances de 2007. Pour sa part, avec une victoire du OUI, le gouvernement Chirac-Raffarin obtiendrait une relégitimation perdue en 2004. Une victoire du NON ouvrirait une crise politique en portant un coup sévère à la construction capitaliste de l’Union européenne et en rendant possible de chasser Chirac et son gouvernement au service du MEDEF.

Une seule et même politique à Paris et à Bruxelles

« Il faut donc qu’elle [l’Union européenne] se fixe un objectif stratégique clair et qu’elle adopte un programme ambitieux en vue de mettre en place les infrastructures nécessaires à la diffusion des connaissances, de renforcer l’innovation et la réforme économique, et de moderniser les systèmes de sécurité sociale et d’éducation. » Cette démarche ambitieuse doit respecter « une politique monétaire axée sur la stabilité et soutenue par des politiques budgétaires saines dans un climat de modération salariale. » [1] Ces deux phrases sont extraites des conclusions du sommet européen des 23 et 24 mars 2000 à Lisbonne. La France y était représentée par Chirac et Jospin.

Voilà synthétisée la fameuse stratégie de Lisbonne définissant un « État social actif », on serait tenté de dire radioactif tant-il est vrai qu’il détruit lentement mais sûrement les acquis sociaux. Cette stratégie de Lisbonne est devenue le credo de la Confédération européenne des syndicats (CES). Or, la nature de cette stratégie est fort simple comme le montre sa mise en pratique par les gouvernements « nationaux ». Pour être plus parlant nous nous en tiendrons au cas français, mais on retrouve des choses semblables en Allemagne, en Italie pour ne parler que des pays où les travailleurs ont engagé la lutte contre cette politique de régression sociale généralisée. On retrouve même cette stratégie aux États-Unis où le président réélu veut étendre sa croisade guerrière à la sécurité sociale et aux retraites. C’est dire si le monde du travail est confronté de partout à la guerre sociale menée par le monde du capital. Nous aborderons trois questions essentielles : la sécurité sociale et les retraites, le temps de travail et l’éducation.

Sécurité sociale et retraites.

Le projet de constitution « européenne » reconnaît un simple « droit d’accès aux prestations de sécurité sociale ». [2] Ce droit n’implique nullement que les ressources de Sécurité sociale, (c’est-à-dire les cotisations sociales autrement dit notre salaire socialisé) soient gérées exclusivement par les travailleurs. Mieux, ou pire, ce droit reconnu n’implique nullement qu’il soit étendu ou rendu disponible pour les travailleurs qui n’ont aujourd’hui qu’une protection a minima, ou pas de protection du tout comme dans les nouveaux pays qui viennent d’entrer dans l’Union européenne. Afin que cela soit très clair les « déclarations relatives à des dispositions de la constitution », annexées au projet constitutionnel et ayant la même valeur selon l’article IV-442, stipulent à leur point 12 article 34 : « La référence à des services sociaux vise les cas dans lesquels de tels services ont été instaurés pour assurer certaines prestations, mais n’implique aucunement que de tels services doivent être créés quand il n’en existe pas. » Ajoutons que le protocole 10, annexé au projet constitutionnel sur les déficits excessifs rappelle la définition du traité de Maastricht sur les dépenses publiques, il s’agit de « ce qui est relatif au gouvernement général, c’est-à-dire les administrations centrales, les autorités régionales ou locales et les fonds de sécurité sociale. » [3]. Pour être complet, il convient de souligner que le sommet des Chefs d’États et de gouvernements de Lisbonne demandait aux États membres de « réduire la pression fiscale qui pèse sur le travail ». C’est ainsi qu’ils désignent nos cotisations sociales. Si vous examinez librement, c’est-à-dire hors du chantage officiel sur le prétendu déficit de la sécurité sociale, vous trouverez que le cœur de la réforme Douste-Blazy applique la stratégie de Lisbonne et anticipe la ratification de la constitution « européenne » ; puis en poussant vos investigations vous trouverez les véritables justifications des privatisations et de la décentralisation libérale. Quant aux retraites est-il nécessaire de rappeler que les grandes lignes des « réformes » en France ou en Allemagne ont été adoptées au sommet européen de Barcelone quelques semaines avant les élections présidentielle et législatives de 2002 ?

Temps de travail.

Le projet de loi UMP discuté actuellement au Parlement et contre lequel 600 000 travailleurs ont manifesté le 5 février a pour but d’assouplir l’assouplissement Fillon de la loi Aubry dite « des 35 heures » qui – elle – généralisait la flexibilité du temps de travail. Sous le prétexte fallacieux de « travailler plus pour gagner plus » il s’agit ni plus ni moins que de rétablir la semaine de 40 heures, voire 48 heures avec un maximum hebdomadaire possible de 60 heures selon le prétendu libre choix du salarié ou plus exactement selon la seule volonté du patron.

Faisant moins de bruit que la directive Bolkestein sur la mise en concurrence des services, on se demande bien pourquoi, la révision de la directive « européenne » sur « l’aménagement du temps de travail » en chantier depuis septembre 2004 se propose de « donner aux entreprises et aux États membres une plus grande flexibilité dans la gestion du temps de travail. » Les experts « européens » se sont penchés sur le problème et en toute logique arithmétique sont arrivés à la conclusion suivante : « Tenant compte de la nécessité d’accorder aux travailleurs 11 heures ininterrompues de repos pendant toute période de 24 heures et, pour chaque période de sept jours, une période minimale de repos sans interruption de 24+11 heures, on pourrait calculer la limite maximale hebdomadaire du temps de travail à 78 heures. » Implacable raisonnement, mais considéré comme politiquement invendable, alors la Commission européenne propose qu’ « aucun travailleur ne puisse prester [4] plus de 65 heures dans une semaine » [5] le tout sur une période de référence de quatre mois pouvant être portée à un an et sans aucune allusion à la notion d’heures supplémentaires.

La aussi la similitude avec le projet de loi UMP est frappante, ce dernier anticipant les conclusions de la Commission. C’est dire ce qui risque d’attendre les salariés quand cette directive sera entrée dans la vie. Il faudra alors assouplir l’actuel assouplissement. Mais pour l’instant le projet de loi UMP est plus social que ce qui est en gestation à Bruxelles. Même dans le pire il peut encore y avoir des nuances.

L’éducation.

La stratégie dite de Lisbonne exige que « les systèmes européens d’éducation et de formation doivent s’adapter aux besoins de la société », c’est le principe de l’école utilitaire. Pour cela il s’agit de « promouvoir de nouvelles compétences de base » notion qui n’est pas sans similitude avec « le socle commun de connaissances et de compétences » défini dans le projet Fillon. A Lisbonne, les Chefs d’États et de gouvernements exploraient la piste suivante : « adopter un cadre européen définissant les nouvelles compétences de base dont l’éducation et la formation tout au long de la vie doivent permettre l’acquisition : compétences en technologies de l’information, langues étrangères, culture technologique, esprit d’entreprise et aptitudes sociales. »

Voilà Fillon prit en flagrant délit de pratique honteuse du copier-coller tout en perdant en chemin l’esprit d’entreprise et les aptitudes sociales, notions qui traduites en langage prolétarien signifie des salariés taillables et corvéables et surtout qui ne se syndiquent pas ou alors dans des syndicats d’accompagnement. Déjà que son projet est massivement rejeté par les enseignants et les lycéens il ne manquerait plus que les salariés s’en mêlent. Car de toute évidence, il y a un lien entre ce point et la loi sur le temps de travail.

La liste des exemples que nous venons d’aborder n’est pas limitative. Il ne s’agit pas de cas particuliers isolés les uns des autres, il s’agit d’une politique une et indivisible, d’une politique de régression sociale généralisée ; étape préliminaire à l’avènement du talon de fer de la « concurrence libre et non faussée. »

Il faut croire que le gouvernement Chirac-Raffarin n’est pas serein pour avancer aussi vite et même parfois anticiper les directives « européennes » ou le projet de constitution « européenne ». Sa peur d’une victoire du NON est évidente, raison de plus que dans l’unité les travailleurs, la jeunesse et leurs organisations mettent tout en œuvre pour que le NON l’emporte.

La directive Bolkestein : un leurre

Les tenants du OUI au projet de constitution « européenne » manifestent leurs inquiétudes devant le projet de directive Bolkestein dont le but est d’assurer la libre circulation des services. Dans un touchant consensus Chirac et Hollande en demandent le report. Grand prince, Barroso – président de la Commission européenne – accepte une simple remise à l’étude. Cette directive a été mise en chantier en mars 2004 à l’unanimité de la Commission (y compris l’UMP Barnier et le PS Lamy), approuvée par tous les Chefs d’États et de gouvernements simultanément avec leur validation du projet de constitution « européenne » et par une majorité de députés européens y compris dans les rangs PS et Verts.

Que signifie la libre circulation des services ? Selon l’article III-145 du projet constitutionnel « sont considérés comme services, les prestations fournies normalement contre rémunération. » La liste est assez longue, la directive Bolkestein, faisant de la surenchère sur l’AGCS (accord général sur le commerce et les services), y inclus : l’enseignement, la santé, les services culturels, l’audiovisuel. Elle remet en cause le droit des collectivités territoriales de fournir de tels services, ce qui entre autre condamne l’existence des centres municipaux de santé malgré les immenses services qu’ils rendent à la population la plus démunie. L’article III-148 du projet de constitution « européenne » est très clair : « Les États membres s’efforcent de procéder à la libéralisation des services au-delà de la mesure qui est obligatoire. » N’en jetez plus, la coupe est pleine.

L’autre aspect essentiel de la directive Bolkestein est le pays d’origine. Dans les faits cela signifie que des salariés travaillant dans un pays pour le compte d’une entreprise dont le siège social est dans un autre pays peuvent être régis par les règles du pays d’origine… de l’entreprise bien évidemment si ces règles sont moindres que celle du pays où il est exploité. Le cas se pose dès aujourd’hui entre une entreprise lettone du bâtiment construisant en Suède, elle exige d’appliquer la loi lettone ce que refusent les syndicats suédois. Serait-ce une nouveauté par rapport au projet de constitution « européenne », pas du tout, voici ce qu’on peut lire à l’article III-144 : « Les restrictions à la libre prestation des services à l’intérieur de l’Union sont interdites à l’égard des ressortissants des États membres établis dans un État membre autre que celui destinataire de la prestation. »

Vouloir geler, voire stopper, la directive Bolkestein comme certains le proposent actuellement sans vouloir empêcher la ratification du projet de constitution « européenne » n’est qu’un leurre. Si le mouvement ouvrier suivait ce leurre il s’engagerait dans un véritable cul de sac politique laissant les mains libres aux gérants du capitalisme.

Une contre-révolution libérale

Il est grand temps de sortir de la vision souverainiste qui fait de la politique « européenne » un corps étranger à la politique « nationale » ; la première étant définie par la main invisible du marché personnifiée par d’obscurs technocrates et la seconde découlant du suffrage universel exprimé par le peuple souverain mais en même temps contrainte d’appliquer la première politique. C’est la signification de l’anecdote que rapportait Alain Bocquet, président du groupe PCF à l’Assemblée nationale sur France-Inter le 23 février : quand les députés PCF venaient présenter leurs propositions budgétaires à Strauss-Kahn, ministre des finances, ce dernier disait que c’était très bien, qu’il faudrait même en ajouter une couche mais de toute façon il refuserait parce que ce n’était pas eurocompatible. Comme on peut s’en rendre compte, une telle conception des choses dédouane le gouvernement « national » de ses propres responsabilités.

Il n’est pas inutile de rappeler la nouvelle donne politique au moins depuis l’entrée en vigueur du traité de Maastricht reprise intégralement par le projet de constitution « européenne ». Premièrement, ce sont les Chefs d’États et de gouvernements, réunis en Conseil européen, qui décident des principes politiques avec parfois un véritable souci du détail comme on vient de s’en rendre compte avec la stratégie de Lisbonne. Deuxièmement, la Commission européenne met au travail ses experts, consulte ses groupes de pressions, impose le respect du dogme de la « concurrence libre et non faussée » existant dans les traités européens depuis celui de Rome datant de 1957 pour finalement produire une directive. Troisièmement, les gouvernements « nationaux » mettent en œuvre le consensus « européen » avec le degré de liberté que leur accorde le principe catholique de la subsidiarité comme nous l’avons noté à propos du projet Fillon sur l’école ou à propos de la loi sur l’assouplissement de la flexibilité du temps de travail. Il s’agit d’un système complexe essentiellement inter-étatique avec une dose de super-étatisme de type fédéral. Le projet de constitution « européenne » se fixe pour objectif de faire un bond qualitatif vers la forme super-étatiste.

Il s’agit d’une rupture totale avec les principes constitutionnels de la bourgeoisie depuis la révolution de 1789. Sous l’influence de la philosophie des Lumières, une constitution était, en principe, une garantie contre l’absolutisme ; le peuple souverain étant censé contrôler ses dirigeants élus et de protéger les libertés qu’il avait conquises, même si la réalité historique a maintes fois été différente de ces principes. Aujourd’hui, avec le projet de constitution « européenne », il s’agit de constitutionnaliser la politique que doivent mettre en œuvre les gérants du capitalisme et ce quel que soit le résultat du suffrage universel. C’est ce que résume Anne-Cécile Robert dans Le Monde diplomatique de novembre 2004 : « L’Union européenne dont le fonctionnement technocratique et opaque met déjà à mal ces principes [démocratiques] deviendrait alors l’instrument d’une destruction subreptice du suffrage universel au nom du gouvernement éclairé des experts. »

La nouveauté n’est pas dans l’affirmation catégorique du « droit » de la propriété privée, ce « droit » est constitutionnel depuis la révolution de 1789 – il existe même dans la constitution la plus démocratique de l’Histoire de France, celle de l’An I (1793). La nouveauté réside dans l’affirmation ouverte que ce « droit » n’est pas contestable et encore moins limitable par le droit social en tant que constat, à un moment donné, du rapport de force existant dans la lutte des classes. C’est ainsi que Barroso, président de la Commission européenne, caractérise dans le Financial Times du 2 février l’enjeu de la directive Bolkestein et de la constitution « européenne » il faut, dit-il, opérer « une rupture claire avec la pensée européenne d’un passé récent quand les préoccupations environnementales et l’amélioration des droits des travailleurs recevaient la même priorité que la nécessité de générer de la croissance. » [6] La messe est dite.

Voici cyniquement défini le processus de contre-révolution libérale qui depuis une vingtaine d’années démolit les services publics, la sécurité sociale, le droit du travail et la démocratie en imposant un consensus présenté comme naturel et se déclinant autour de normes supérieures – celles de la propriété privée des moyens de production, d’échange et de communication – normes élaborées par des experts objectifs et indépendants même s’ils sont désignés par les gérants du capitalisme. Sur les retraites, sur la sécurité sociale, sur l’école, le gouvernement a commandé des rapports qu’il a traduit en lois et qu’un parlement godillot a voté même si elles étaient massivement contestées par le mouvement social. Cerise sur le gâteau, en cas de différends ce n’est plus le débat démocratique qui tranche. La bourgeoisie moderne ne peut plus se payer le luxe du conflit démocratique. Les différends sont tranchés par les juges. Rappelons, pour ceux qui découvrent ces travers antidémocratiques, que ce principe a été établi par l’arrêt Costa de la Cour européenne de justice dès 1964 : « issu d’une source autonome, le droit né du traité [il s’agit de celui de Rome] ne pourrait donc, en raison de sa nature spécifique originale se voir judiciairement opposer un texte interne quel qu’il soit, sans perdre son caractère communautaire et sans que soit mise en cause la base juridique du traité lui-même. » [7]

Ouvertement, cyniquement, l’objectif est on ne peut plus clair : en finir avec le conflit politique. C’est ce que souligne Corinne Gobin, universitaire belge et membre d’ATTAC : « Nous assistons à la naissance d’un nouveau système politique composé de façon intégrée des États nationaux et des structures européennes, les questions européennes deviennent nos questions de politique nationale (…) Ce texte [la constitution européenne] signifie un point d’arrêt mis à plus de 200 ans de conquêtes et de progrès politiques et sociaux pour améliorer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour construire des garanties légales de protection des salariés et pour renforcer le principe démocratique de l’égalité. C’est une sorte de révolution française à l’envers sur le plan de sa portée symbolique, il s’agit d’un instrument qui entérine une formidable régression de la pensée politique et sociale sur ce qu’est une société démocratique, les objectifs d’une organisation collective de la vie sociale. » [8]

C’est peut-être une tâche surhumaine pour les bourgeoisies européennes, ce n’est pas une raison pour ne pas les empêcher d’y parvenir. Il s’agit d’une lutte politique dont l’objectif n’est pas autre chose que de désacraliser le système d’exploitation de l’homme par l’homme. « Avant que le féodalisme pût être attaqué en détail dans chaque pays, il fallait que son organisation centrale sacrée fût détruite » notait Engels [9]. Le prolétariat européen se trouve placé devant une tâche semblable.

Emile Fabrol

1.- L’intégralité est disponible sur http://ue.eu.int/ueDocs/cms_Data/docs/pressData/fr/ec/00100-r1.f0.htm.
2.- Disponible : sur http://europa.eu.int/.
3.- Même référence que la note 2.
4.- « Prester » est un terme patronal, traduit en prolétarien il signifie « se faire exploiter », voire « surexploiter ».
5.- Même référence que la note 2.
6.- Cité par Raoul Marc Jennar sur http://www.urfig.org.
7.- Cité par Yves Bonin dans Carré rouge de décembre 2004.
8.- http://institut.fsu.fr/chantiers/europe/traite_constit/debat_gobin.htm.
9.- Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, Editions sociales, 1973, page 38.