Prométhée
Nouvelle Gauche Communiste

Prométhée (revue trimestrielle)
Numéro 61, 2e trimestre 2005

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Le terrorisme nucléaire des Etats-Unis

A l’issue de leur affrontement avec l’Union soviétique, les États-Unis ont présenté « la prolifération et le contrôle régional des armements » [1] comme étant la clef de voûte du nouvel ordre mondial et le défi de l’après guerre froide. Dans cette perspective, l’ennemi n’est plus l’Union soviétique, mais une série d’États du Sud soumis à une forte pression : Corée, Iran, Libye, Syrie et dans une moindre mesure Afrique du Sud (post apartheid), Algérie, Arabie saoudite et Égypte.

Le cas irakien en est une illustration parfaite. La possession d’armes de destruction massive (ADM) par l’Irak (possession avérée avant 1991 et jusqu’en 1995) a servi de légitimation à une guerre des plus sanguinaires et une occupation meurtrière qui perdure. Si les États-Unis n’y découvert officiellement aucune ADM (voir les rapports de la commission gouvernementale américaine Iraqi Survey Group), ils y ont trouvé une formidable base stratégique pour continuer à dominer le Moyen-Orient et renforcer leur politique de containment de l’Iran mais aussi de la Chine et de la Russie.

Dans ce contexte, la question des armes nucléaires associant celle des arsenaux nucléaires états-uniens et celle de la politique états-unienne à l’égard des États du sud est cruciale. En effet, elle constitue l’un des piliers de l’hégémonie états-unienne du moment. Il nous a semblé intéressant de revenir sur ce sujet au moment où s’ouvre à New-York la 3ème Conférence d’examen du Traité de Non Prolifération nucléaire (TNP); traité vécu par de nombreux États du sud comme un moyens pour les super puissances (nucléaires) de préserver leur statut et leur domination.

En 1986, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité détenaient à eux seuls 69 478 têtes nucléaires (dont 98% entre les mains des États–Unis et de l’Union soviétique) [2]. Quatre ans plus tard, ce stock avait été réduit de 13% pour atteindre 60 236 têtes. Cette première réduction en annonçait bien d’autres.  Ainsi, lors du changement de millénaire, le stock d’armes nucléaires détenu par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ne comptait plus que 31 535 unités. En pleine campagne électorale pour la présidence des États-Unis, Georges Bush (junior) déclarait «  les armes dont nous n’avons plus besoin sont les reliques onéreuses de conflits révolus.» [3] Cependant, les stocks placés en « réserve » (c’est-à-dire non déployées) restent inchangés voire augmentés pour faire face « à toute menace ou changement de situation internationale ». De ce fait, « d’ici à 2012, les stocks nucléaires des États-Unis demeureront stables malgré les annonces effectuées », comme le Sénat français le soulignait dans un rapport d’information, ajoutant que « loin d’amorcer un dépérissement de l’arme nucléaire, la diminution spectaculaire de l’arsenal américain s’accompagnait au contraire d’une nette volonté d’amélioration qualitative des forces nucléaires ». [4]

Les États-Unis détiennent en 2005 environ 10 600 têtes nucléaires [5] et procèdent à une modernisation des missiles (Minuteman) vecteurs de ces bombes. Leur arsenal biologique aurait été volontairement détruit entre 1969 et 1970. Toutefois, les États-Unis ont fait échouer en 2001, les négociations en vue de la conclusion d’un accord portant sur des mesures de vérification et de contrôle en matière d’armes biologiques. De plus l’usage de souches d’anthrax issu de laboratoires militaires états-uniens, par des terroristes dans les jours qui suivirent le 11 septembre 2001, laisse penser que tous les stocks n’ont pas été annihilés. Quant aux armes chimiques, les États-Unis qui devaient éliminer leur stock avant avril 2004, en vertu de la Convention Internationale sur les Armes Chimiques n’ont pu respecter cette obligation (sans en être pour autant sanctionnés).

Au demeurant, l’évolution de la doctrine d’emploi des armes de destruction massive états-uniennes apparaît comme un tournant certain. En violation du TNP, les États-Unis n’ont pas hésité à renier « leurs assurances négatives de sécurité » (affirmées sous la présidence Carter et dans la résolution 984 du Conseil de sécurité des Nations Unies [6] en date du 11 avril 1995) et à menacer divers États de l’usage de ces armes [7]. Dans la revue The Nation, Jonathan Schell notait ainsi que « la nouvelle politique de Bush stipule clairement que la prévention de la Prolifération ne se trouve pas dans les traités, mais dans une attaque américaine » [8].  Pour matérialiser cette menace, les États-Unis ont développé à partir de 1997 de mini ogives nucléaires anti-bunker (Robust Nuclear Earth Pentrator ou B61-11), d’une puissance inférieure de 15 fois à celle d’Hirsohima, explosant sous terre et d’un emploi facile.

Ils ont également établi une liste de 1 400 installations stratégiques installées dans 70 pays et susceptibles d’être frappées par ces mini bombes nucléaires. Cet usage s’inscrit dans la Nuclear Posture Rewiew (Posture nucléaire des États-Unis) énoncée en 2002 et le Theater Nuclear Planning de 2003. La révision de la doctrine d’emploi des armes nucléaires états-uniennes suscite des craintes. Ainsi, le général Sir Hugh Beach [9] soulignait en avril 2004 que ce processus augmentait le risque de voir utiliser sur les champs de batailles de telles armes et qu’en ce cas, la boîte de Pandore serait ouverte…

Les risques sont d’autant plus fort que les États-Unis ont entrepris de démanteler l’architecture internationale de lutte contre la prolifération [10]. Plusieurs instruments internationaux ont ainsi été gravement et durablement affaiblis par la politique de l’administration Bush (et de ces prédécesseurs). Le retrait des États-Unis du Traité Antimissiles Balistiques (ABM) annoncé le 13 décembre 2001 et effectif à compter du 13 juin 2002 a rendu caduque ce document les liant à la Russie (il a été signé en 1972 avec l’Union soviétique). La caducité de ce traité a autorisé une nouvelle course aux armements : les États-Unis investissant dans un bouclier antimissiles tandis que leurs adversaires développent de nouvelles capacités destinées à percer cette protection. Les États-Unis ont également porté atteinte au Traité d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICEN ou CTBT) en refusant de le ratifier malgré leur signature en 1995. L’annonce par George Bush d’un moratoire sur les essais nucléaires n’y change rien. Les États-Unis ont de même déstabilisé et décrédibilisé l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC) à plusieurs reprises en réduisant le champ d’intervention des inspecteurs de l’OIAC lors d’inspections sur le territoire des États-Unis et en obtenant le départ du Directeur de l’OIAC. Le TNP n’a pas échappé à cette entreprise. En restant silencieux sur le développement d’un potentiel nucléaire d’Israël ou en acceptant l’acquisition du statut de puissance nucléaire  par l’Inde et le Pakistan, tout en stigmatisant des États parties du TNP (Corée du Nord, Libye, Iraq, Iran, Syrie), les États-Unis ne pouvaient que contribuer à miner cet instrument déjà bien usé.

Bien qu’il ait été prorogé indéfiniment dans le temps, le TNP est attaqué de toutes parts. Mohamed El Baradei, Directeur de l’AIEA estime ainsi que dans le cadre du TNP, « le processus de désarmement et de contrôle des armes est actuellement au point mort ». Pour compléter ce sombre tableau, John Simpson observe qu’il « est largement admis que le régime de non prolifération des armes nucléaires est en pleine crise » [11]. Si la crise est reconnue unanimement, des divergences profondes se font sentir sur ses causes. Le rôle des États-Unis est régulièrement mis en avant, en raison de leur attitude envers Israël, le Pakistan et l’Inde en opposition totale avec celle qu’ils adoptent envers l’Iraq, l’Iran et la Corée du Nord. Les États-Unis sont aussi montrés du doigt pour leur non respect de l’article VI du TNP qui dispose un désarmement nucléaire impératif.

Ils le sont également en ce qui concerne le Comprehensive Nuclear Test Ban (CTBT) ou Traité d’Interdiction Complète des Essais Nucléaires (TICEN)  ouvert à la signature le 24 septembre 1996. Si 172 États l’ont signé, seuls 115 l’ont ratifié. Certains États dont la ratification est impérative ne l’ayant pas ratifié, le TICEN n’est toujours pas exécutoire. Manquent notamment ainsi à leur signature : la Chine, l’Égypte, les États-Unis, l’Iran et Israël. Quant à la Corée du Nord, l’Inde, le Pakistan et la Syrie, ces États n’ont même pas signé le traité.

Le TICEN a reçu plusieurs coups qui l’ont mis à mal. La principale remise en cause est venue des États-Unis dont le Congrès a refusé en 1999 la ratification. Or, la ratification états-unienne est une condition sine qua non à la mise en œuvre du traité. Ce refus est d’autant plus étonnant que « le Traité sur l’interdiction complète des essais a été largement voulu par les États-Unis, qui ont beaucoup fait pour sa conclusion et qui en apparaissaient comme les principaux bénéficiaires aux yeux de la plupart des observateurs. Les États-Unis disposent en effet de la possibilité alternative de réaliser des simulations dans des conditions qualitativement supérieures à celles de tous les autres. Leur renonciation par voie de traité, en outre, ne faisait pas obstacle au maintien de leur capacité technique de reprendre les essais un jour donné, maintien qui est beaucoup plus aléatoire pour les autres États officiellement dotés d’armes nucléaires. Comment dès lors comprendre et interpréter ce rejet ? » [12]. Et Serge Sur de répondre : « L’attitude des États-Unis à l’égard du Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires en est un bon révélateur (…)  le rejet du TICEN ne signifie nullement que les États-Unis entendent s’abstraire de l’organisation de la sécurité internationale. A l’inverse, il montre clairement qu’ils veulent la façonner, mais uniquement en fonction de leurs intérêts, suivant leurs propres procédures, et dans le but de conforter leur domination » [13]. Enfin, la responsabilité des États-Unis dans l’échec du TICEN résulte au demeurant de leur volonté d’améliorer leur arsenal en développant des bombes nucléaires anti bunker (Robus Nuclear Earth Pentrator). Pour l’année 2004, le Congrès a attribué une sommes de 6,3 milliards de dollars au titre de l’armement nucléaire, dont 7,5 millions de dollars (G Bush en demandait 15)  pour le seul développement de ce Robus Nuclear Earth Pentrator, une arme qu’il faudra bien tester un jour. D’autant que le budget 2004 affecté au Centre d’essais nucléaires du Nevada est en augmentation par rapport à 2003, de 7 millions de dollars et atteint 25 millions de dollars. Il n’est donc pas étonnant dans ce contexte, d’apprendre que les États-Unis furent, devant l’Assemblée générale des Nations Unies en novembre 2002, le seul pays à voter contre le maintien du TICEN comme point de l’agenda ou d’entendre Colin Powell déclarer le 7 août 2003 que « nous ne pouvons pas exclure les essais nucléaires pour toujours ».  L’exemple états-unien ne constitue pas une incitation à ratifier le TICEN et a donc conduit certains États comme la Chine à repousser leur ratification tout en appelant à une accélération du calendrier de son entrée en vigueur [14].

La campagne d’essais nucléaires [15] menés conjointement par l’Inde et le Pakistan en 1998 a, elle aussi, contribué à saper le TICEN. L’Inde a refusé de signer ce traité en 1996. Le Pakistan s’est aligné sur ce refus pour justifier le sien. Dans un autre domaine, celui des armes chimiques, l’attitude des États-Unis est également fondée sur une politique de type « faites ce que je vous dis, ne faites pas ce que je fais ».

La Convention sur les armes chimiques est entrée en vigueur le 29 avril 1997, quatre ans après son ouverture à signature, le 13 janvier 1993. Ce délai est dû à la longueur de la procédure de ratification, le nombre d'États requis étant de 65 pour la mise en application. Parmi ceux-ci, les États-Unis et la Fédération de Russie, détenteurs déclarés des plus grands stocks d'armes chimiques, n'ont ratifié la Convention qu'en 1997 (le 25 avril et le 5 novembre respectivement). Plus 164 États sont parties à cette convention. 11 États ont déclarés avoir des installations de production d’armes chimiques, 4 posséder des stocks armes chimiques (Corée du Sud, Inde, Russie et États-Unis). Ni la Corée du Nord, ni Israël, ni la Syrie n’ont ratifié cette convention. Celle-ci a, au demeurant été affaiblie par les États-Unis de ne pas respecter la date butoir du 29 avril 2004 qu'impose la Convention pour la destruction de 45 % de leur arsenal d'armes chimiques. Seuls 23 % des arsenaux déclarés des États-Unis ont été détruits depuis avril 1997, date d'entrée en vigueur de la Convention sur les armes chimiques. Washington a en conséquence un report à décembre 2007 de la date butoir. En 1999, Jonathan  Tucker du Center for Nonproliferation Studies écrivait que si les États-Unis furent un promoteur influent de la CIAC, ils sont un pauvre exemple en ce qui concerne sa mise en œuvre [16]. Il les accusait d’ailleurs de procéder à « une violation technique » de la Convention par diverses voies : retard dans les déclarations de sites, critiques des inspecteurs en armes chimiques, interdictions aux inspecteurs d’emporter des échantillons (un comportement qui n’est sans évoquer celui des autorités iraquiennes face à l’UNSCOM).

Au demeurant, la Convention pour l’Interdiction des Armes Chimiques a conduit à la création de l’Organisation Internationale des Armes Chimiques. Elle dispose d’environ 500 collaborateurs dont 200 inspecteurs. De sa création à juillet 2004, elle a réalisé 1796 inspections. Depuis février 2004, elle a en charge la surveillance de la destruction des armes chimiques de la Libye. Elle est liée à l’ONU par un accord de coopération [17] et est référencée dans le répertoire officiel des organismes du système des Nations Unies. Elle a été le théâtre d’un violent affrontement entre les États-Unis et le Brésil. En effet, « après un bras de fer de plusieurs semaines, les États-Unis ont obtenu, le 22 avril 2002, la destitution du directeur général de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), le Brésilien José Mauricio Bustani » [18].

Pour Any Bourrier, « s’explique par la volonté de Washington de contrôler l’OIAC afin de favoriser une politique d’affrontement avec M. Saddam Hussein. En effet, le « crime » de M. Bustani consiste à avoir voulu persuader Bagdad de signer la Convention pour l’interdiction des armes chimiques. Depuis sa nomination, il cherchait à convaincre non seulement l’Irak mais aussi la Libye, la Syrie et la Corée du Nord d’intégrer l’organisation qu’il dirigeait. A ses yeux, l’Irak, en tant que pays membre, devrait se soumettre aux inspections effectuées régulièrement par l’OIAC dans les usines chimiques de cinquante pays. Comme la Convention oblige également ses adhérents à détruire leurs armes chimiques, l’arsenal irakien aurait pu être neutralisé dans ce cadre ». Le conflit portait également sur les inspections de l’OIAC aux États-Unis.

Ces divers exemples montrent que les États-Unis ont suscité des instruments internationaux destiné à préserver leur hégémonie en tentant de juguler la prolifération des armes de destruction massive, mais que leur propre attitude tant à l’égard de ces armes que de ces instruments a mené de nombreux États du sud à contester cette situation. De ce fait, les États-Unis et leurs alliés ont développé d’autres outils comme : le Plan d’Action contre la prolifération des armes de destruction massive (Global Partnership against the Spread of Weapons and Materials of Mass destruction ).

Dotée de 20 milliards de dollars, cette initiative du G8 (auquel sont associés treize États occidentaux ou alliés) a été adoptée en 2002 et a été renforcée depuis, lors de chaque sommet de cette instance. Ce partenariat est défini comme suit par le G8 : « empêcher les terroristes, et ceux qui les abritent, d'acquérir ou de mettre au point des armes nucléaires, chimiques, radiologiques et biologiques, des missiles, ainsi que les matières, le matériel et la technologie qui s'y rattachent ».

L’initiative de sécurité contre la prolifération (ISP) a été lancée le 31 mai 2003, par George Bush en personne. Elle regroupe 16 États occidentaux ou alliés. Cette initiative vise à intercepter le transfert ou le transport d'armes de destruction massive, de leurs vecteurs et de matières connexes à destination et en provenance d'États et d'acteurs non-étatiques qui suscitent des préoccupations en matière de prolifération. Dans ce cadre, les États participants à ce groupe informel arraisonnent des navires ou des aéronefs suspectés de transporter des armes de destruction massive. George Bush, lors d’un discours sur la prolifération des armes de destruction massive prononcé à Fort Lesley J. McNair, à l’Université nationale de la défense (National Defense University), a présenté l’ISP en ces termes : « L'Amérique et d'autres nations, l'Allemagne, l'Australie et l'Espagne, la France et l'Italie, le Japon et les Pays-Bas, la Pologne, le Portugal et le Royaume-Uni ont lancé l'Initiative de sécurité contre la prolifération (ISP) pour interdire le transport de matériels létaux. Nos pays partagent les renseignements, surveillent les cargaisons internationales suspectes et procèdent à des exercices militaires conjoints. Nous sommes prêts à fouiller les avions et les navires, à saisir les armes et les missiles et le matériel qui suscitent des préoccupations en matière de prolifération, comme nous l'avons fait en stoppant l'envoi de la cargaison dangereuse du BBC China avant qu'elle n'arrive en Libye. Trois autres pays, le Canada, Singapour et la Norvège, participeront à cette initiative. Nous continuerons d'élargir le groupe des pays de l'ISP et, à mesure que celle-ci se développera, les proliférateurs se heurteront à des difficultés croissantes dans le commerce des armes illicites. Il y a un consensus entre les nations sur le fait que la prolifération ne peut pas être tolérée. Toutefois, ce consensus n'a guère d'importance s'il ne débouche pas sur un passage à l'action. Il est de l'intérêt de toutes les nations civilisées de prévenir la propagation des armes de destruction massive. Ces matériaux et ces technologies, et les gens qui en font le trafic, traversent de nombreuses frontières. Pour stopper ce commerce, les nations du monde doivent se montrer fortes et déterminées. Nous devons oeuvrer de concert ; nous devons agir de manière efficace ». Ici, il n’y a plus non-prolifération, mais contre-prolifération.

Les États occidentaux sont donc également partisans de l’action unilatérale. Dans ce sens, ils ont défini une nouvelle notion : la contre prolifération. Elle dépasse les objectifs et les méthodes adoptées dans les années soixante et soixante-dix et cristallisés dans le concept de non-prolifération. Le point de départ de cette analyse commune est le suivant « ajouter la protection à la prévention » face à ce que Les Aspin décrit comme le « nouveau danger nucléaire qui est celui d’une poignée de vecteurs nucléaires dans les mains d’un État amoral ou d’un groupe de terroristes » [19] . Ainsi, en décembre 1993, les États-Unis ont adopté une nouvelle doctrine militaire dite initiative de défense contre la prolifération (Defense Conterproliferation initiative). En janvier 1994, l’O.T.A.N. a créé un comité de contre prolifération. On peut la définir comme étant « l’attitude à adopter à l’égard d’un pays proliférant pour s’opposer à ses intentions par des moyens militaires ou non militaires ».

En fait, il ne s’agit ni plus ni moins que de la poursuite et de l’extension des actions menées par Israël en 1981 contre le réacteur iraqien d’Osirak ou par les États-Unis pendant la guerre du Golfe contre le potentiel nucléaire iraqien. De même, deux  ans jour pour jour, après le déclenchement de l’opération tempête du désert soit le 17 janvier 1993 et en dépit des inspections de l’AIEA en Iraq, les États-Unis lancèrent une quarantaine de missiles de croisière Tomahawk sur ce pays.

Mais, il est vrai que le 17 janvier 1992 ( les dates sont symboliques), Les Aspin alors président de la commission défense de la chambre des représentants avait prévenu le monde : les États-Unis disposent de « forces militaires non nucléaires suffisantes pour leur permettre d’utiliser unilatéralement la force contre des pays du tiers-monde fauteurs de prolifération (...) Dès lors que nous ne nous livrons plus à la guerre par procuration avec l’Union Soviétique, la non-prolifération ne doit plus être sacrifiée à des préoccupations d’ordre géopolitique » [20].

Plus proche de nous dans le temps, le Président Bush,  lors de son discours du 1er mai 2001, devant l’Université de la défense nationale de Washington déclarait : « Le monde d'aujourd’hui a besoin d'une nouvelle politique, d'une stratégie globale de non-prolifération active, de contre-prolifération active, de contre-prolifération et de défense. Nous devons oeuvrer ensemble avec les autres pays qui partagent notre point de vue pour priver d'armes de terreur ceux qui cherchent à en acquérir. Nous devons oeuvrer avec nos alliés et amis qui souhaitent se joindre à nous pour nous défendre contre les dommages qu'ils peuvent infliger. Et, ensemble, nous devons dissuader quiconque envisagerait leur utilisation. Il nous faut de nouveaux concepts de dissuasion qui s'appuient à la fois sur les forces défensives et offensives ».

La mondialisation libérale est donc une mondialisation armée dont l’arme nucléaire et les ADM constituent la clef de voûte.

La 3ème conférence d’examen du TNP ouverte en ce mois mai 2005 à New-York entendra de beaux discours sur la nécessité d’éliminer ces armes. Le grand magna américain de la presse Ted Turner déclarait ainsi en présence de Michael Gorbatchev, le 20 avril dernier « nous devrions nous débarrasser des armes nucléaires aussi vite que possible. Et ceci concerne tout le monde. Pas d’hypocrisie. Avec notre arsenal, comment demander aux petits de ne pas se procurer l’arme nucléaire ». C’est avec raison qu’il a employé le terme hypocrisie…Il est vrai qu’il est un expert en la matière comme en mensonges d’État lui qui dirige les principaux médias états-uniens.

Derrière ces beaux discours rien ne changera. L’adoption d’une convention internationale, le 1er avril dernier, contre le terrorisme nucléaire en est une autre illustration. Pas un mot n’y figure sur le principal terroriste nucléaire : les États-Unis…

Augustin Balby

1.– Voir Anne de Tinguy , L’émergence de la Russie sur la scène internationale in Politique internationale, n°1/92.
2.– Observatoire des armes nucléaires, http://www.obsarm.org.
3.– Cité par Pascal Boniface, Washington relance la prolifération nucléaire, Le Monde diplomatique octobre 2003.
4.– Rapport d’information du Sénat, La politique de défense des États-Unis : une nation en quête d’invulnérabilité, février 2002.
5.– Profil des États-Unis en matière d’armes de destruction massive. 2003. http://www.nti.org.
6.– Résolution 984 adoptée par le Conseil de sécurité sur la proposition de la Chine, des États-Unis, de la Russie, de la France et de la Grande-Bretagne concernant les garanties de sécurité des États non nucléaires parties au TNP
7.– Voir à ce sujet le rapport du général Hugh Beach, le rapport du Sénat déjà cité.
8.– Jonathan Schell, Disarmament wars, The nation, 25 février 2002.
9.– Rapport d’avril 2004.
10.– Pierre Conesa et Olivier Lepick, Washington démantèle l’architecture internationale de sécurité, Le Monde diplomatique, juillet 2002.
11.– John Simpson.
12.– Serge Sur, A propos du TICEN, Les États-Unis entre l’universalisme et le multilatéralisme, http://www.afri-ct.org/afri/2000/sur_s.htm.
13.– Les États-Unis ont refusé de signer ou de ratifier ou ont retardé leur ratification d’une série d’autres textes internationaux, notamment la convention des Nations unies sur les droits économiques et sociaux (1966), la convention sur les droits de la femme (1979), la convention sur les droits humains de l’Organisation des États américains (1969). Les protocoles additionnels de 1977 aux conventions de Genève de 1949 qui élargissent la protection des populations civiles en temps de guerre n’ont pas été signés par les États-Unis
14.– Communiqué de presse de l’ambassade de Chine en France (5 septembre 2003)
15.– Isabelle Carpette, Les essais nucléaires indiens et pakistanais : un défi lancé à la non prolifération nucléaire, www.ridi.org/adi/199812a3.html.
16.– Jonathan Tucker, Challenges to the chemical weapons convention.
17.– Résolution 52/283 de l’assemblée générale de l’ONU, septembre 2001.
18.– Any Bourrier, Putsch chimique à l’américaine, Le Monde diplomatique, juillet 2002.
19.– Discours de Les Aspin, alors secrétaire à la défense, devant l’Académie nationale des sciences des États-Unis, 7 décembre 1993.
20.– Les Aspin, Memarandum on nuclear proliferation in an uncertain world, 17 février 1992.