Prométhée
Nouvelle Gauche Communiste

Prométhée (revue trimestrielle)
Numéro 65, 2e trimestre 2006

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Actualité de Mai-Juin 1936

Dans un article publié par La Lutte ouvrière [1] du 12 juin 1936 saisie par la police, Léon Trotsky écrivait : « L’essence politique de la crise s’exprime dans le fait que le peuple a la nausée des radicaux et de la IIIe République. » [2] En effet, l’impérialisme français, sorti victorieux de la première guerre mondiale, fondait sa politique ouvertement et durement antisociale sur le Traité de Versailles. Dans la période juste avant 1936, cette politique fut menée par décrets-lois, une sorte d’ancêtre des ordonnances et du 49-3 chers au triumvirat Chirac, Villepin et Sarkozy. Dans cette période, le Parti radical, parti démocratique de l’impérialisme français, fut pratiquement de toutes les combinaisons gouvernementales.

C’est dans ce contexte et celui de la montée du fascisme avec la prise du pouvoir de Mussolini en Italie et de Hitler en Allemagne que ce constitua le « front populaire » selon l’expression lancée par la direction du PCF. Aujourd’hui encore les opinions sur le front populaire sont fortement tranchées. Mais cette période doit être analysée non comme un mouvement unique mais plutôt comme deux mouvements distincts, interdépendants et contradictoires. Il s’agit, d’une part du mouvement des masses ouvrières vers l’unité pour secouer, voire rompre, le joug de l’exploitation capitaliste et d’autre part du mouvement des directions des partis ouvriers de l’époque PCF et SFIO et de la direction de la CGT (ainsi que de la CGTU avant l’unification syndicale). L’expérience démontrera que ce dernier mouvement ne poursuivait pas exactement les mêmes buts que le premier.

Tout commence lors d’un trouble 6 février 1934. A la suite du scandale Stavisky, les bandes fascistes appellent à manifester devant l’Assemblée nationale. Le même jour, au même endroit et à la même heure le PCF et l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) appellent à manifester « vigoureusement à la fois contre les bandes fascistes et contre le gouvernement qui les protège et les développe, contre la social-démocratie qui par sa division de la classe ouvrière s’efforce de l’affaiblir .» [3] C’est l’émeute, les fascistes tirent, la police riposte, on relève vingt morts et plusieurs centaines de blessés. Le lendemain, le courageux radical Daladier, qui vient d’avoir la confiance , démissionne laissant la place à Doumergue. Le parlementarisme, avouant son incapacité à faire face à la situation, cède la place à un gouvernement bonapartiste qui va diriger le pays à coups de décrets-lois.

Après ce coup de semonce et une attitude plus qu’ambiguë de la direction du PCF, on assiste à des mobilisations spontanées des travailleurs demandant aux directions du PCF et de la SFIO ainsi qu’aux directions de la CGT et de la CGTU de réagir. Le 9 février le PCF appelle à manifester. Ce sont les travailleurs de l’Est de Paris et de la banlieue qui descendent en masse, principalement de Saint-Denis dont le maire PCF, Jacques Doriot [4], est partisan de l’unité d’action. Cette agitation culminera lors de la manifestation unitaire du 12 février sur le cours de Vincennes. Deux manifestations distinctes sont convoquées, celle de la SFIO et de la CGT et celle du PCF et de la CGTU. Aux cris de « Unité ! Unité ! » les deux cortèges fusionnent. Ce jour-là une nouvelle période s’ouvrait, celle de la construction d’un mouvement ouvrier commençant à prendre conscience de ses potentialités.

Du pacte d’unité d’action au Rassemblement populaire

Quelle va être la réponse des directions du PCF et de la SFIO, toutes deux hostiles jusqu’à ce jour à toute idée de front unique même pour faire face à la menace fasciste ?

La première forme de la réponse viendra par la signature entre les directions des Partis communiste et socialiste, le 27 juillet 1934, d’un pacte d’unité d’action. Ce pacte n’est même pas l’embryon d’un programme de lutte contre le gouvernement. Il affirme le besoin de l’unité dans la lutte antifasciste, contre les décrets-lois. Il ose tout de même envisager la dissolution de la Chambre des députés et l’élection à la proportionnelle mais sans ouvrir de perspectives politiques concrètes. C’est une nouveauté depuis la scission de Tours en 1920. Il s’agit d’un pacte de non-agression : «Les deux partis s’abstiennent réciproquement d’attaques et de critiques (…) Toutefois, chaque parti en dehors de l’action commune gardera son entière indépendance pour développer sa propagande sans injures ni outrances à l’égard de l’autre parti. » [5]

La véritable réponse en terme politique viendra en janvier 1936 avec la signature du programme du Rassemblement populaire qui est en réalité le véritable nom de l’alliance réalisée par une centaine d’organisations politiques (essentiellement les partis communiste, socialiste et radical), syndicales (la CGT et la CGTU) et une myriades d’associations comme l’ARAC, le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, la Ligue des droits de l’homme, les Amis de l’URSS, l’Étoile Nord africaine. Ce petit rappel est fait volontairement à l’intention de tous ceux qui aujourd’hui se refusent à unir dans un même mouvement partis politiques, syndicats et associations parce qu’il ne faudrait pas confondre et mélanger les genres.

D’entrée de jeu le ton est donné : « Ce programme est volontairement limité aux mesures immédiatement applicables. » [6] Ce n’est qu’une sorte de plan d’urgence forcément restreint du simple fait de l’association d’organisations ouvrières et bourgeoises. Toutefois, afin de faire espérer le peuple en des lendemains qui chanteront forcément, on peut lire cette sublime promesse : « ces revendications urgentes et par là-même restreintes (…) devront être complétées par des mesures plus profondes pour arracher définitivement l’État aux féodalités industrielles et financières. » Ainsi apparaissait la notion d’étape qui remet toujours au lendemain ce qu’il serait possible de faire le jour même. Par quels moyens passera-t-on des mesures urgentes aux mesures profondes ? Le programme reste silencieux.

Examinons la nature de quelques-unes de ces mesures urgentes. Leur principale caractéristique c’est de rester vague. Sur la question des décrets-lois qui imposent à la population laborieuse une terrible politique d’austérité, le programme est très limité : « En attendant l’abolition complète et aussi rapide que possible de toutes les injustices que comportent les décrets-lois » il faudra se contenter d’une « suppression immédiate des mesures frappant les catégories les plus touchées » Le credo du Rassemblement populaire ressemble fort à la célèbre formule de Jospin, quand il était Premier ministre de Chirac : « L’Etat ne peut pas tout ! » Sur la politique sociale, il est question, sans autre forme de précision de : « Libertés syndicales », de « Réduction de la semaine de travail sans réduction des salaires », de « [l’]établissement d’un régime de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs » et d’un « plan de grands travaux d’utilité publique. » Sur le plan politique il nullement question de toucher à la constitution de la IIIe République. Il est même question d’une « amnistie générale », on peut légitiment se demander si elle incluait les activistes des bandes fascistes. En politique extérieure, il est question de « collaboration internationale dans le cadre de la SDN [Société des nations, ancêtre de l’ONU » et de « [l’]extension, notamment à l’Europe orientale et centrale, du système des pactes ouverts à tous, suivant les principes du pacte franco-soviétique. » Arrêtons-nous un instant sur la formule « ouverts à tous ». Inclue-t-elle l’Allemagne nazie ? On est en droit de le penser quand on se souvient que Maurice Thorez avait déclarait fin janvier 1936 au 8e congrès du PCF : « Nous sommes les partisans de la paix indivisible. Nous saluerions avec joie une entente avec l’Allemagne, même avec l’Allemagne de Hitler, à la condition qu’elle soit basée sur l’organisation générale de la paix et sur la renonciation à toute conquête. » [7] Les seules mesures un tant soit peu explicites sont la : « nationalisation des industries de guerre » et celle de la Banque de France. Sur la question des colonies, il est simplement question de « justice pour les indigènes » et la création d’une « commission d’enquête parlementaire sur la situation politique, économique et morale dans les territoires français d’outre-mer. »  Ce qui est un peu léger pour un programme affichant son progressisme.

Une conclusion s’impose d’elle-même, les dirigeants du Rassemblement populaire n’ont nullement l’intention de s’attaquer aux fondations du système d’exploitation. Ils limitent volontairement leur objectif à un ravalement humaniste de l’édifice. Ce constat n’est pas un procès d’intention, c’est ce qui ressort des déclarations et des actes des dirigeants du PCF et de la SFIO. Dans L’Humanité  du 29 mai 1936, Marcel Gitton, répondant à l’article : « Tout est possible » de Marceau Pivert, affirme le contraire : « Nous estimons impossible une politique qui face à la menace hitlérienne risquerait de mettre en jeu la sécurité de la France. » Comme on peut s’en rendre compte il n’est pas question des intérêts de la classe ouvrière qui seule mobilisée contre le capitalisme est en capacité de faire mordre la poussière aux fascistes. Mais depuis un certain temps, le conquête du pouvoir par la classe ouvrière n’est plus la préoccupation centrale de la direction du PCF et de la IIIe Internationale. C’est ce qu’explique fort justement Serge Wolikow : « Le souci politique était clair, il s’agissait de bien distinguer lutte pour le front populaire et lutte pour le socialisme, afin que le débat politique se concentre sur l’objectif immédiat : le front populaire. » [8] Devant le Présidium de l’Internationale, Maurice Thorez se plaint de l’attitude extrémiste des dirigeants socialistes : « Ils proposent d’introduire le socialisme (…) Le but des socialistes, c’est d’empêcher tout d’abord l’action en bavardant sur le socialisme en l’an 2000, empêcher la lutte effectivement, maintenant, pour les revendications. » [9] De toute évidence Maurice Thorez exagère. L’objectif de la SFIO est plus traditionnellement réformiste, ce qui lui pose un véritable dilemme existentiel que Léon Blum décriera fort bien devant le Conseil national de la SFIO le 30 mai 1936 : « Il n’y a pas de majorité socialiste, il n’y a pas de majorité prolétarienne. Il y a la majorité du front populaire, dont le programme de front populaire est le seul lieu géométrique. Notre objet, notre mandat, notre devoir, c’est d’accomplir et d’exécuter ce programme. Il s’ensuit que nous agirons à l’intérieur du régime social actuel, de ce même régime dont nous avons démontré les contradictions. Il s’agit de savoir si, par une action accomplie à l’intérieur du régime actuel, il est possible de préparer dans les esprits et les choses mêmes l’avènement inévitable du régime qui reste notre fin et notre but. » Nous sommes fin mai, les partis du front populaire ont gagné les élections législatives et le puissant mouvement de grève prend son essor. Mais ces faits objectifs n’ont visiblement aucune influence sur les orientations réformistes d’un Léon Blum. Mieux, ou pire, le 5 juin 1936, alors que la grève générale atteint des sommets, Léon Blum, dans une allocution à la radio, demandent au mouvement gréviste de se calmer et en appelle au respect de l’ordre : « L’action du gouvernement, pour être efficace, doit s’exercer dans la sécurité publique. Elle serait paralysée par toute atteinte à l’ordre, par toute irruption dans les services vitaux de la nation. Toute panique, toute confusion serviraient les desseins obscurs des adversaires du front populaire, dont certains guettent déjà leur revanche. Le gouvernement demande donc aux travailleurs de s’en remettre à la loi. » [10]

De toute évidence en votant pour les candidats des partis du front populaire les travailleurs n’avaient pas voté pour attendre sagement qu’un gouvernement tente d’améliorer progressivement leur sort s’en toucher au système d’exploitation. Comme l’explique Léon Trosky : « Socialistes et communistes avaient préparé de toutes leurs forces un ministère Herriot, à la rigueur un ministère Daladier [principaux chefs radicaux]. Qu’ont donc fait les masses ? Elles ont imposées aux socialistes et aux communistes un ministère Blum. Est-ce que ce n’est pas un vote direct contre la politique du front populaire ? » [11]

La clé du Rassemblement populaire : le pacte Laval-Staline

A ce stade de l’analyse, il existe un fait d’une importance capitale que la plus part des historiens et des courants politiques se réclamant du mouvement ouvrier ignorent ou survolent. Il s’agit de la signature le 2 mai 1935 du pacte Laval-Staline. Or cette signature est l’élément historique qui favorisera l’adoption du programme du Rassemblement populaire. Certes la démarche globale des directions du PCF et du PS était de trouver un chemin pour contenir les aspirations profondes de la classe ouvrière au changement, à la rupture avec le régime d’exploitation et d’oppression, mais pour cela comme l’écrit Daniel Guérin « les staliniens avaient dû faire un tête-à-queue complet. » [12]

Dans le cadre de sa politique internationale qui tournait toujours plus le dos au développement de la lutte révolutionnaire, l’URSS de Staline cherchait une issue dans la diplomatie de la sécurité collective et de la signature de pactes avec les puissances impérialistes. C’est ainsi que fut signé le pacte avec la France du très réactionnaire Laval. Dans la déclaration du 15 mai 1935 on peut lire la phrase suivante : « Monsieur Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité » [13] Cette déclaration, que les conditions politiques de l’époque ne peuvent justifier, n’a rien d’anodin. Elle a une portée considérable : il s’agit de l’acte de naissance de la politique dite de coexistence pacifique qui fut l’une des causes de la destruction ultérieure de l’Union soviétique, une sorte de 4 août 1914 des staliniens.

La direction du PCF s’engouffra allègement dans cette brèche. Devant le 7e congrès de la IIIe Internationale le 3 août 1935, Maurice Thorez justifie ce choix stratégique : « [les communistes] développèrent le contenu de la grande affiche que nous avions fait placarder immédiatement sous le titre ‘’Staline a raison’’. Dans cette affiche nous avions reproduit et commenté les sages paroles prononcées par le chef du prolétariat international, notre camarade Staline. » [14] et pour que les chose soient bien comprises, il rajoutait : « Le pacte franco-soviétique est un instrument de paix qui n’est dirigé contre aucun pays. Il est ouvert aux États qui voudraient en accepter le principe et les engagements, y compris l’Allemagne de Hitler. » [15] La porte du Rassemblement populaire s’entre-ouvrait. Daniel Guérin commente ainsi le ralliement de la direction du PCF à la défense nationale : « Les socialistes étaient au anges. Ce rustre de Staline avait bien sûr manqué de tact en décernant à un Premier ministre de droite un certificat de bonne conduite ; mais Blum clama que la déclaration de Moscou lui donnait raison, que le fossé avec les communistes sur la défense nationale était comblé, qu’un pont venait d’être jeté vers l’unité ouvrière. Les syndicalistes réformistes, Jouhaux en tête, n’exultèrent pas moins et cessèrent comme par enchantement, d’opposer leur ancien veto à l’unité syndicale. Quant aux radicaux-socialistes, qui la veille encore s’étaient faits les complices de l’opération issue du 6 février et avaient accepté servilement le rôle d’otages dans un gouvernement d’union nationale, ils se découvrirent soudain pour les communistes, devenus nationaux, des trésors d’indulgence, en attendant l’accolade de Daladier et de Thorez, place de la nation, le 14 juillet 1935. » [16]

Ce tournant stratégique ne fut pas que verbal, il se traduit dans les actes. Dans son intervention au Comité central du 2 avril 1936 André Ferrat dénonce le fait que « disparaissent de devant les yeux des prolétaires les objectifs de leur lutte de classe indépendante, ils sont poussés, sans perspectives propres, à suivre purement et simplement leur bourgeoisie. D’ailleurs cette attitude de confiance envers le gouvernement bourgeois imprègne toute la politique du Parti à tel point que le 21 février, pour la première fois dans l’histoire de notre parti, notre fraction parlementaire a voté la confiance au gouvernement de la classe capitaliste. » [17] Puis André Ferrat ajoute : « Concrètement, dans les faits, cette politique d’union de la nation française signifie que nous accordons notre confiance au gouvernement bourgeois, que nous ne lui refusons plus ses crédits de guerre, que nous sommes solidaires du gouvernement bourgeois sur les points fondamentaux de sa politique extérieure. »

Cette dérive prendra toute sa signification avec la politique de la main tendue. Dans un discours à la radio, le 17 avril 1936 soit une dizaine de jours avant les élections législatives qui verront la victoire des partis du Rassemblement populaire, Maurice Thorez déclare : « Et maintenant, nous travaillons à l’union de la nation française contre les 200 familles et leurs mercenaires. (…) Nous te tendons la main, catholique, ouvrier et employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques (..) Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu parce que tu es un fils de notre peuple, que tu souffres, comme nous, du désordre et de la corruption, parce que tu veux, comme nous, éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe. » [18] Dans cette envolée tout autant lyrique que chauvine, le 6 août 1936, Maurice Thorez lance l’idée d’un front français « pour le respect des lois », « Pour la défense de l’économie nationale » et « pour la liberté et l’indépendance de notre pays. » [19] Nous sommes bien loin des mesures urgentes et obligatoirement restreintes du programme du Rassemblement populaire.

Quand la grève de masse allait renverser la vapeur

Vainqueur des élections lors du second tour le 3 mai 1936, le Rassemblement populaire attendit sagement le délai constitutionnel d’un mois avant de se former. Mais dès le 26 mai, la classe ouvrière décida, elle, de ne pas attendre. C’est le début de la grève qui se généralisera de jour en jour. Une grève de masse, dont Léon Jouhaux, devant le Comité confédéral national de la CGT le 16 mars, déclarait : « Le mouvement s’est déclenché sans qu’on sût ni comment ni où. » C’est souvent ainsi que les choses se passent dans l’histoire dès lors, pour reprendre la formule de Pierre Monatte, que la classe ouvrière « reprend confiance en elle » et que les états-majors jouent une autre partition en lui demandant de bien vouloir ne pas aller plus vite que leur rythme.

Un vent de panique saisit les partis et les syndicats membres du Rassemblement populaire. Dans L’Humanité du 29 mai 1936, Ambroise Croizat, secrétaire de la Fédération CGT des métaux et député PCF écrit : « Le mouvement de grève de la métallurgie de la Région parisienne peut très rapidement se calmer si, du côté patronal, on est disposé à faire droit aux légitimes et raisonnables revendications ouvrières. ». Dans le même numéro Marcel Gitton reprend la même idée et pourfend les troskystes qui chercheraient à « nous entraîner à des actes inconsidérés. » Les états-majors tentent de contenir le mouvement de grève dans le cadre étroit du corporatif, on dirait de nos jours social. Le 7 juin c’est la signature de l’accord Matignon entre le gouvernement, la CGT et le patronat. Le résultat est impressionnant et dépasse et de loin les mesures d’urgence et restreintes envisagées par le programme du rassemblement populaire : semaine de 40 heures, semaines des deux dimanches, augmentation des salaires, deux semaines de vacances payées, les conventions collectives et le droit syndical. A méthode de l’avare de Molière, le patronat criait à l’assassinat. L’économie devait s’écrouler, il n’en fut rien. Parfois la nécessité de sauver l’essentiel exige un prix élevé, et de toute façon le patronat caressait en secret l’idée de tout reprendre petit à petit. La conclusion qui s’impose pour 1936, comme pour aujourd’hui, c’est que c’est par la lutte et seulement la lutte que la classe peut vaincre.

Pour la direction du PCF, comme pour celle de la SFIO cela suffisait. Le 11 juin, devant une assemblée des militants communistes au gymnase Jaurès, Maurice Thorez déclarait vertement : « Nous n’avons pas encore derrière nous, avec nous, décidée comme nous jusqu’au bout, toute la population des campagnes ? Nous risquons même, en certain cas, de nous aliéner quelques sympathies des couches de la bourgeoisie et des paysans de France. Alors ?… Alors il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir au compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées, mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications. Tout n’est pas possible. » [20]

Tel n’est pas l’opinion générale des grévistes. Ainsi, le 11 juillet 1936, André Ferrat répond en ces termes aux accusations de la direction du PCF : « J’ai simplement dit que l’accord Matignon était insuffisant et qu’au moment où il a été conclu il visait à freiner l’action des masses. Mais, en disant cela, je n’ai fait que constater un fait que chacun peut vérifier. C’est ce que disaient les 527 délégués d’ateliers réunis le 9 juin avenue Mathurin Moreau. Ce sont eux qui ont protesté avec vigueur contre les représentants (communistes) de la CGT qui voulaient à ce moment leur faire reprendre le travail sur la seule base de l’accord Matignon. Ce sont eux qui ont houspillé ces dirigeants. Ce sont eux qui, passant outre à l’accord Matignon qui les freinait, ont obtenu davantage, notamment pour ce qui est des salaires et surtout du salaire minimum ; ce sont eux, c’est la vie qui a passé outre à cet accord et au mot d’ordre lancé par Thorez. Non, ils n’ont pas voulu terminer leur mouvement à ce moment et sur cette base insuffisante, ils ont pensé avec juste raison que ce compromis, à ce moment, ne devait pas être accepté tel quel, qu’il fallait plus et mieux et qu’ils pouvaient arracher plus et mieux. »

On retrouve un point de vue similaire chez Léon Trotsky quand début juin 1936 il écrit : « Ce qui c’est passé, ce ne sont pas des grèves corporatives. Ce ne sont même pas les grèves. C’est la grève. C’est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs. C’est le début classique de la révolution » [21]. Pour certains, encore aujourd'hui, cela peut paraître comme décalé par rapport à la réalité, donc au possible ; mais de toute évidence ce qui était décalé c’était l’attitude des dirigeants politiques et syndicaux du Rassemblement populaire vis-à-vis de la portée de la mobilisation de classe.

L’actualité de mai-juin 36

Certes aucune période historique de la lutte des classes ne ressemble trait pour trait à une autre, mais sans histoire – ou plus exactement sans compréhension de son histoire – la classe ouvrière navigue à vue et se prépare à reproduire, voire en pire, les mêmes erreurs. Dans L’Humanité du 3 mai 2006, Henri Malberg et Roger Martelli osent ce passage : « Bien sûr, on pourra dire que le PCF de cette époque participe à une histoire générale qui voit la consolidation du stalinisme et le déferlement en URSS d’une répression atroce qui a terni l’image du communisme. Mais le milieu des années trente est celui où la contradiction est maximale entre la perversion stalinienne du communisme et l’engagement démocratique total des communistes contre le fascisme. En France, c’est le second terme de cette contradiction qui domine alors. » Désolé de devoir contredire ces historiens du PCF. Les faits que nous venons de rapporter attestent que le stalinisme constituait bel et bien le fond politique de la direction du PCF.

Dans le même numéro, Patrick Le Hyaric se lance dans l’actualité du front populaire qu’il qualifie d’un « des évènements historiques qui ont façonné la France d’aujourd’hui. » En un certain sens il a raison, depuis son approbation du pacte Laval-Staline, la direction du PCF s’est attachée à ne pas remettre en cause les fondements du capitalisme en s’accrochant, quoi qu’il arrive, à la politique de l’union de la gauche qui n’a pas véritablement changée depuis 1936. Patrick Le Hyaric propose dans la situation actuelle de faillite de la bourgeoisie française, de « concrétiser dans d’audacieuses réformes de type révolutionnaire. » Chiche camarade ! Mais alors il faut rompre avec cette fâcheuse tendance au projet vague qui n’engage personne. Il en va ainsi du dernier appel, signé par la direction du PCF, pour un rassemblement antilibéral où l’on peut lire ceci : « Notre pays a besoin d’une rupture avec le cadre libéral, et non d’un aménagement de celui-ci. Ce choix, qui doit être traduit en propositions précises, correspond à l’attente de millions de femmes et d’hommes de notre pays. Il a vocation à être majoritaire au sein de la gauche, à y battre les politiques d’adaptation et de renoncement, ouvrant ainsi la voie à un changement politique et social profond. ». Dans son genre le programme du Rassemblement populaire de 1936 était plus engageant, en effet tout un chacun peut mettre le contenu  qu’il veut derrière une telle déclararion. Étrangers à toute forme de sectarisme, les communistes oeuvreront pour que cette volonté se transforme en une véritable convergence anticapitaliste.

En paraphrasant Léon Trotsky, nous pouvons dire que l’essence politique de la crise s’exprime par la nausée que le peuple a de l’UMP et de sa Ve République. Ces derniers ont été battus trois électoralement en 2004 et 2005, ils ont étaient contraints de reculer devant le mouvement de masse contre le CPE. Ils sont englués dans les scandales et une guerre intestine. Personne ne peut nier qu’il s’agit du crise politique béante.

Le courant communiste, éclaté en une multitude d’organisations, se doit de développer une analyse percutante et donc convaincante de la situation. En appelant à voter oui au référendum du 29 mai 2005, la direction du PS a, encore une fois, fait la preuve qu’à l’instar des radicaux de 1936, elle était la fraction démocrate de l’impérialisme français. Les déclarations des candidats à l’investiture PS pour 2007 le confirme chaque jour. La favorite des médias, Ségolène Royal, s’affiche plus comme une Romano Prodi à la française que comme une héritière de Léon Blum. Dans Le Nouvel Observateur du 6 avril 2006 elle défini les bases d’un programme de compromis entre les classes sociales : « Je souhaite rééquilibrer le rapport salariés-employeurs en offrant la sécurité aux uns tout en donnant aux autres l’agilité dont elles ont besoin pour s’adapter aux évolutions de la conjoncture, aux progrès technologiques et à l’intensification des échanges. Aujourd’hui, cette agilité, les entreprises la gagnent aux frais des salariés » Demain ce sera pareil mais la gauche gouvernementale fournira la morphine pour que la douleur soit plus supportable.

Ce sont des faits, nul ne peut les ignorer, comme nul ne peut ignorer l’expérience de 1936 dans sa totalité contradictoire. Le programme anticapitaliste et la perspective du socialisme sont écrites par la classe ouvrière en mouvement. Le non à la concurrence libre est non faussée (référendum du 29 mai 2005) et le refus de la généralisation du travail précaire (grève contre le CPE) en constituent le socle. Pour parachever ce programme gardons en mémoire ce que disait Léon Trotsky en mars 1935 : « Les réformes sociales ne sont que des sous-produits de la lutte révolutionnaire (…) Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s’ils sont menacés du danger de perdre tout. » [22] Le recul gouvernemental sur le CPE vient une nouvelle fois de prouver la validité de cette analyse.

Si le courant communiste ne se perd pas dans les méandres des vieux démons de 1936, s’il ne s’isole pas dans un sectarisme stérile alors, oui, tout est possible !

Emile Fabrol

1.- Journal de l’organisation trotskyste le Parti ouvrier internationaliste.
2.- Léon Trotsky, L’étape décisive  in Le Mouvement communiste en France, textes choisis par Pierre Broué. Éditions de Minuit, 1967 page 571.
3.- L’Humanité du 6 février 1934.
4.- Jacques Doriot sera rapidement exclu du PCF, puis progressivement il sombrera dans le fascisme et la collaboration avec l’occupant nazi.
5.- Cité par Georges Lefranc Histoire du front populaire, Éditions Payot, 1974, page 468.
6.- Les extraits du programme du Rassemblement populaire proviennent du livre de Georges Lefranc Histoire du front populaire, Payot, 1974, page 475 et suivantes.
7.- Maurice Thorez, Œuvres choisies en trois volumes, tome 1, Éditions sociales, 1967, page 227.
8.- Le PCF étapes et problèmes, Éditions sociales, 1981, page 155.
9.- Le PCF étapes et problèmes, Éditions sociales, 1981, page 577.
10.- Cité par Georges Lefranc Histoire du front populaire, Éditions Payot, 1974, page 487.
11.- Léon Trotsky, L’étape décisive  in Le Mouvement communiste en France, textes choisis par Pierre Broué. Éditions de Minuit, 1967 page 573.
12.- Daniel Guérin, Front populaire, une révolution manquée, Acte Sud, 1997, page 131.
13.- Cité par Georges Lefranc Histoire du front populaire, Éditions Payot, 1974, page 469.
14.- Maurice Thorez, Œuvres choisies en trois volumes, tome 1, Éditions sociales, 1967, page 183.
15.- Maurice Thorez, Œuvres choisies en trois volumes, tome 1, Éditions sociales, 1967, page 228.
16.- Daniel Guérin, Front populaire, une révolution manquée, Acte Sud, 1997, page 132.
17.- En fait, la direction du PCF se ravisa, c’est que note un peu plus loin André Ferrat.
18.- Maurice Thorez, Œuvres choisies en trois volumes, tome 1, Éditions sociales, 1967, pages 320 et 321.
19.- Le PCF étapes et problèmes, Éditions sociales, 1981, page 582.
20.- Cité par Georges Lefranc Histoire du front populaire, Éditions Payot, 1974, page 164.
21.- Léon Trotsky, Où va la France ?, numéro spécial de Quatrième Internationale, février 1969.
22.- Léon Trotsky, Où va la France ?, numéro spécial de Quatrième Internationale, février 1969.